Petits points cardinaux

Michel Séonnet

Sous le signe de Rosa Luxembourg

Avignon, juillet 1971, place de la Principale. Au bord du trottoir, un petit groupe de jeunes, garçons et filles, les plus âgés ont guère plus de dix-huit ans, ont installé un réchaud sur lequel, comme tous les soirs depuis quelques jours, ils préparent leur repas. Derrière eux, la porte grand ouverte d’un garage où l’on devine duvets et sacs à dos. C’est là qu’ils dorment. Ils sont tous plus ou moins scouts et profitent de l’amabilité du curé du coin qui leur a proposé ce local le temps du Festival. Dès qu’ils auront mangé, ils fileront à travers la ville vers des spectacles repérés pendant la journée. Mais ce soir-là, alors qu’ils sont en train d’avaler une tambouille de petits pois rapidement réchauffés, un homme tout vêtu de noir s’approche pour leur souhaiter bon appétit. Est-ce qu’il veut partager avec eux ce repas il est vrai un peu sommaire ? L’homme sourit. Remercie. Et montrant juste à côté la porte de la chapelle des Pénitents blancs, il dit que d’ici une dizaine de minutes ça va être à lui, là, dans cette chapelle, il lit une de ses pièces. Du coup il mette un nom sur cet homme, ce visage, cette silhouette noire qui, les ayant salués, vient de rentrer dans l’édifice. Armand Gatti. C’est écrit sur l’affiche. Et le titre de la pièce : Rosa collective.

Est-ce parce que ce soir-là ils n’avaient rien de vraiment intéressant à leur programme ? Quelques uns décident d’aller écouter l’homme en noir.

C’est la première année qu’il y a théâtre dans la chapelle des Pénitents blancs. Un nouveau lieu du Festival. Des lectures. Des mises en espace. Dispositifs légers au service du théâtre contemporain. Théâtre ouvert, c’est le nom. Lucien Attoun, celui de son directeur. A l’intérieur, une scène, une table, une chaise. Et l’homme en noir qui lit.

A quel moment devine-t-on qu’une rencontre est décisive ? Parmi les jeunes gens assis dans la salle, il y a un garçon de dix-sept ans, il vient juste de passer son bac, qui, à entendre l’homme en noir, à voir ses grandes mains s’agiter au dessus de la table, est saisi d’une telle émotion, d’une telle vertigineuse et nouvelle compréhension du monde, que, quelques années plus tard, il lui écrira pour simplement lui dire : Je veux travailler avec vous. La lettre circulera à travers l’Europe à la poursuite de son destinataire. L’homme toujours vêtu de noir lui répondra :

L’enveloppe de ta lettre : un champ de bataille en quatre langues s’empoignant sans pitié. Qu’est-elle allée faire à Berlin, et comment est-elle parvenue jusqu’ici ? Mystère. Bien entendu il faut y voir un signe et y répondre en conséquence. Ma réponse sera donc : d’accord. A toi. Gatti

Quelques moi plus tard viendrait une autre lettre :

Compagnon, Si les pouvoirs publics ne craquent pas (tu t’en apercevras d’ailleurs par les journaux) tu peux te considérer comme faisant partie de l’aventure qui commencera le 15 juillet et qui se produira sous formes d’ateliers au cours du festival d’automne.

Et c’est ainsi qu’au mois de septembre 1975, lorsque, ayant repoussé l’offre qu’on lui faisait de travailler au théâtre des Bouffes du nord, lui préférant des lieux de vie, Gatti pénétra dans l’enceinte du collège Jean-Lurçat de Ris-Orangis (Essonne), le jeune homme marchait à sa suite.

(A suivre ici)

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