Petits points cardinaux

Michel Séonnet

48 - Notre guerre (manifeste)

Face à la violence des crimes commis le 13 novembre à Paris et le 22 mars à Bruxelles, beaucoup en sont venus à une détestation souvent belliqueuse de l’idéologie dont se réclamerait les assassins - l’Islam. [1]

De proche en proche, ceux-là ont élargi leur condamnation à celle des musulmans en général, puis de toutes les religions, de tous les croyants. Le fait que l’on puisse se tourner vers un dieu étant alors considéré comme une perversion en soi dont ces actes ne seraient que l’inévitable conséquence.

Je voudrais ici, modestement, prendre la défense des croyants, de l’acte de croire, et si ce n’est pas trop exagéré : du dieu lui-même.

Je tiens que la foi en dieu, en ses différentes manifestations religieuses, n’a d’autre perspective que de conduire chaque croyant à sa propre humanité. « Va vers toi-même » dit le dieu à Abraham lorsqu’il l’invite à quitter sa maison d’Ur pour un pays pays mais inconnu.

Je tiens que les actes religieux, rites, prières, textes, n’ont d’autre but que de rapprocher le croyant de son dieu et ainsi de lui faire découvrir sa propre nature.

Le croyant véritable est un chercheur.

Les traditions mystiques des trois monothéismes l’attestent avec force. Il n’est d’autre chemin pour le croyant que cette quête toujours reprise d’une proximité avec le dieu dont il croit qu’elle est la possibilité d’une proximité radicale avec ses frères et sœurs humains.

Je ne fais pas le naïf.

Je sais à quel point les mots exprimant nos croyances ont été et sont encore traînés dans le sang.

Je me permettrais simplement de signaler qu’il en est aussi ainsi du mot « amour » auquel nos vies sont pourtant si attachées. La grande majorité des crimes de sang, sont des crimes d’amour. Et bien des guerres ont voulu usurper cet étendard là – l’amour de son pays. Faut-il en finir avec l’amour ?

Je me permettrais encore de dire, que les grands massacres du XXème siècle ont été faits au nom d’idéologies qui comptaient se défaire de dieu (le nazisme, le stalinisme, le pol-potisme) ou au nom d’un idéal nationaliste (génocide arménien) ou même par des croyants de même religion massacrant leur coreligionnaire (génocide rwandais). Malheureusement, l’idéologie religieuse n’a pas le monopole du crime.

Il est de bon ton aujourd’hui de dire qu’il suffirait de restreindre les droits des pratiques religieuses pour que la menace terroriste recule.
Je prétends le contraire.
Que seules la libre connaissance et la libre pratique peuvent permettre aux croyants de retrouver dans leurs traditions religieuses toutes les richesses qu’elles n’ont cessé de donner au monde depuis leur origine.

Qu’on fasse la liste des beautés littéraires, architecturales, picturales que l’acte de croire a offert à l’humanité.
Que tous, croyants et incroyants, puissent nourrir sans retenue leur vie d’hommes et de femmes à ces beautés.

On nous dit : déradicalisation.
Je dis : instruction.
On nous dit : mise au secret des religions dans la sphère intime et domestique.
Je dis : libre expression des religions dans la sphère publique au même titre que les autres courants de pensée et en dialogue avec eux.

Que chacun, croyants et incroyants, se pose librement cette simple question : qu’est-ce que j’ai à offrir aux autres pour qu’ensemble nous soyons un peu plus humains.
Que chacun, croyants et incroyants, se dispose à accueillir ce que l’autre peut lui offrir dans son chemin d’humanité.

La guerre que nous avons à mener aujourd’hui n’est pas celle, militaire, que l’on veut nous faire croire. Celle-ci ne concerne que de tout petits groupes d’individus, dont les actes, certes, ont une forte résonance, mais qui, si l’on compte bien, sont encore bien loin de causer autant de victimes que (par exemple) les accidents de voiture ou l’épidémie de HIV.
Ne nous trompons pas de guerre.
Ne nous trompons pas de vie.

Cette vie bonne et fraternelle dont nous rêvons tous, nous avons, nous croyants, l’audace de penser qu’elle est le rêve même de dieu. Sa « volonté ».
Pour nous, dieu n’est autre que l’horizon de cette attente.

Il nous appartient de mettre chaque jour un peu mieux ce rêve en œuvre.

Or ce qui entrave ce rêve aujourd’hui ce n’est pas la perversion religieuse comme on cherche à nous le faire croire en agitant les bannières d’un soi-disant printemps républicain et laïc.
Ce qui entrave ce rêve, le mutile, et le transforme en fantasmes morbides, ce sont les conditions sociales dans lesquelles trop d’entre nous, trop de nos enfants sont amenés à vivre.
Nous faisons face à un mal qui prospère sur le terreau de la misère, de la non considération, de la relégation.

Il ne s’agit pas « d’expliquer » ni de « comprendre » les raisons de leurs actes.
Il s’agit d’une guerre.
Ce sont la misère, la non-considération et la relégation qui fournissent les armes aux assassins.
Elles sont le territoire arrière d’où ils fomentent leurs actes.
Détruisons-les.

Il s’agit moins d’aller pilonner Daech en Syrie ou en Irak que d’utiliser les sommes faramineuses que l’on y engloutit à défaire, ici, la misère dans laquelle ses combattants se forment, la non-considération dans laquelle ils se coalisent, la relégation dans laquelle ils s’organisent pour passer à l’acte.
Coupons-les de leurs ressources.

Oui, nous sommes en guerre.
Mais pour gagner cette guerre nous n’avons d’autres armes que d’offrir à chacun de nos concitoyens la conquête du savoir, des connaissances, la contemplation des beautés offertes.

Notre guerre est une guerre de positions à désenclaver, à libérer.

Croyant, je confesse que le dieu en qui je crois n’a jamais voulu autre chose pour l’homme que cette liberté d’être pleinement humain qu’il lui a confiée depuis l’origine du monde.

Vendredi-saint 2016

vendredi 25 mars 2016

Notes

[1] A vrai dire, je n’ai à ce jour entendu parler d’aucune déclaration ni de document qu’ils auraient laissés derrière eux attestant de cette motivation.

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