Petits points cardinaux

Michel Séonnet

Journal de Delacroix

Champrosay - Vendredi 26 avril (1850) - Parti pour Champrosay à onze heures et demie. Ravi de m’y retrouver. La sensation la plus délicieuse est celle de l’entière liberté. Là les ennuyeux ne peuvent venir me trouver, quoique cela soit arrivé, tant ils sont difficiles à éviter. Le jardin était très en ordre, et tout s’est bien passé.

Dimanche 28 avril - Le matin, grande promenade dans la forêt. Entré par la ruelle du marquis, revu les inscriptions amoureuses de la muraille de son parc. Chaque année, l’a pluie, l’effet du temps en emporte quelque chose : à présent elles sont presque illisibles.... J’ai été jusqu’à l’endroit des grenouilles et revenu par le petit chemin le long de la colline.

Mardi 30 avril - Sorti vers neuf heures. Pris la ruelle du marquis et marché jusqu’à l’ermitage. En face de l’ermitage, immense abatis ; tous les ans j’éprouve ce crève-cœur de voir une partie de la forêt à bas, et c’est toujours la plus belle, c’est à dire la plus fournie et la plus ancienne. Il y avait là un petit sentier couvert charmant. Pris à droite jusqu’au chêne Prieur...

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Lundi 9 mai (1853) - J’ai été le lendemain, vers dix ou onze me promener vers les coupes nouvelles qu’on a faites le long des murs des propriétés de Quantinet et de Minoret, etc. Matinée délicieuse. Arrivé au chêne d’Antin que je ne reconnaissais pas tant il m’a paru petit, fait de nouvelles réflexions, que j’ai consignées sur mon calepin, analogues à celles que j’ai écrites ici sur l’effet que produisent les choses inachevées : esquisses, ébauches, etc.

Je trouve la même impression dans la disproportion. Les artistes parfaits étonnent moins à cause de la perfection même ; ils n’ont aucun disparate qui fasse sentir combien le tout est parfait et proportionné. En m’approchant, au contraire, de cet arbre magnifique, et placé sous ses immenses rameaux, n’apercevant que des parties sans leur rapport avec l’ensemble, j’ai été frappé de cette grandeur. J’ai été conduit à inférer qu’une partie de 1’effet que produisent les statues de Michel-Ange est dû à certaines portions ou parties inachevées qui augmentent l’importance des parties complètes. Il me semble, si on peut juger de ses peintures par des gravures, qu’elles ne présentent pas ce défaut au même degré. Je me suis dit souvent qu’il était, quoi qu’il pût croire lui-même, plus peintre que sculpteur. Il ne procède pas, dans sa sculpture, comme les anciens, c’est-à-dire par les masses ; il semble toujours qu’il a tracé un contour idéal qu’il s’est appliqué à remplir, comme le fait un peintre. On dirait que sa figure ou son groupe ne se présente à lui que sous une face : c’est le peintre. De là, quand il faut changer d’aspect comme l’exige la sculpture, des membres tordus, des plans manquant de justesse, enfin tout ce qu’on ne voit pas dans l’antique.

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Lundi 9 mai 1853 [1] - Je suis à Champrosay depuis samedi.

Je fais une promenade solitaire dans la forêt en attendant que ma chambre soit en état pour me remettre au fameux Poussin.

En apercevant de loin le chêne d’Antin que je ne reconnaissais pas d’abord, tant je le trouvais ordinaire, mon esprit s’est reporté sur une note de mon calepin de tous les jours écrite, il y a quinze jours environ, sur l’effet de l’ébauche par rapport à l’ouvrage fini. J’y dis que l’ébauche d’un tableau, d’une monument, qu’une ruine aussi, enfin que tout ouvrage d’imagination auquel il manque des parties, doit agir davantage sur l’âme, à raison de ce que celle-ci y ajoute, tout en recueillant l’impression de cet objet. J’ajoute que les ouvrages parfaits, comme ceux d’un Racine et d’un Mozart, ne font pas, au premier abord, autant d’effet que ceux des génies moins corrects ou négligés, dont les parties saillantes paraissent l’être d’autant plus qu’il y en a d’autres à côté qui sont effacées ou complètement mauvaises.

En présence de ce bel arbre (le chêne d’Antin) si bien proportionné, je trouve une nouvelle confirmation de ces idées. A la distance nécessaire pour embrasser toutes ses parties, il paraît d’une grandeur ordinaire, si je me place au-dessous de ses branches, l’impression change complètement : n’apercevant que le tronc auquel je touche presque et la naissance de ces grosses branches, qui s’étendent au dessus de ma tête comme les immenses bras de ce géant de la forêt, je suis étonné de la grandeur de ses détails ; en un mot, je le trouve grand et même effrayant de grandeur.

La disproportion serait-elle une condition pour l’admiration ?

Mardi 10 mai - La forêt m’a ravi : le soleil se montrait, il était tiède et non pas brûlant ; il s’exhalait des herbes, des mousses dans les clairières où j’entrais, une odeur délicieuse. Je me suis enfoncé dans un sentier presque perdu, environ du coin du mur du marquis ; je désirais trouver là une communication entre cette partie de l’allée qui remonte de la route pour rejoindre celle qui va au chêne Prieur ; j’ai livré bataille aux ronces, au arbrisseaux qui se croisaient devant mes pas, et je n’ai pas réussi néanmoins à atteindre mon but. Je suis retourné par un sentier plus facile, mais très couvert, à travers la partie du bois qui dépend, je crois, de la maison du marquis. En retournant, je me suis assis le long des murs de son enclos, mais sur la partie qui mène à l’entrée de la forêt, et j’ai fait un croquis d’un chêne, pour me rendre compte de la distribution des branches.

Lire aussi : Betty

Notes

[1] Dans l’Agenda de 1857, au 20 novembre : "Je trouve dans le même calepin de Champrosay ce qui suit, sur le même sujet".

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