Petits points cardinaux

Michel Séonnet

Ici

Finalement, la tempête a eu du bon. Quelque chose est tombé (haie ? rideau ? rempart ?), un voile devant les yeux, ou des écailles, un mirage de feuilles et de branches qui scintillaient en ombres vertes et grises au moindre souffle de vent, et dans lesquelles, certains jours de mai, tout un peuplement d’oiseaux se livraient, de batailles et d’amours, à des danses sautillantes, les têtes noires et blanches, les queues grises ou presque bleues, comme autant de feuilles supplémentaires dansant avec le feuillage déjà épais et lui donnant, parfois, comme un mouvement d’eau vive que venait confirmer le presque clapotis des branches agitées. C’était un paysage à soi tout seul. Un univers total de vie aussi vivante que ceux que l’on découvre, exotiques, dans ces émissions dont raffolent les télévisions d’après-midi, et qui, à l’image de ceux-là, n’était pas, comme on le dit, "une fenêtre ouverte sur le monde", mais au sens strict : un écran. De fait, la haie de peupliers avait beau s’offrir en spectacle, elle avait tout d’une clôture qui rendait la perspective opaquer. A dire vrai, un peu comme pour les enfants dont on se dit qu’on ne les a pas vus grandir, un jour ils sont adultes, mariés, partis : on ne les avait pas vu pousser. Négligemment, on pourrait croire, sans en avoir l’air, avec cette manière qu’ont les arbres de ne jamais se faire remarquer, ils avaient poussé, épaissi, s’étaient développés jusqu’à finir par se rejoindre les uns les autres, épaule contre épaule on aurait dit, comme les hommes serrés en rang à la prière pour la mosquée, mais eux toujours debout (les peupliers), penchant à peine un peu la tête dans le vent ou lorsqu’un corbeau un peu plus lourd tentait de se percher à la pointe. Ce qui au départ n’était qu’alignement de plumeaux perdus et chétifs (mais qui s’en souvenait encore ?) avait fini par faire mur, par acquérir cette puissance, cet élan, qui, de fait, leur furent fatals. L’union ne fit pas leur force qui les rendit incapables d’esquive lorsque la tempête passa. Au matin il n’y avait plus rien. Plus rien debout. Plus rien dressé. Toute la haie (le rideau ? le rempart ?) mise d’un coup à terre, et les troncs tombés les uns sur les autres comme autant de fusillés. On l’a échappé belle, disaient les riverains, dont la toiture était encore à peu près intacte. On s’en est bien tiré, disaient ceux chez qui les arbres cassés se limitaient à quelques unités. Oui, on a eu de la chance, je répondais. Mais la chance véritable de ce jour de tempête, il fallut du temps pour que je la réalise. Le temps que le regard se défasse de cet enchevêtrement ligneux (comme une guerre, on disait), qu’il le ramène à ses justes dimensions (un certain nombre d’arbres - une vingtaine ? - abattus devant chez soi). Il y eut bientôt toute une équipe d’hommes en uniformes orange, casqués, bottés, les oreilles protégés par des sortes de casques semblables à ceux dont on se sert pour écouter, mais ici ajustés pour ne pas entendre le vacarme à moteur des tronçonneuses, des grues, des camions. En quelque jour ce fut terminé et il n’y eut plus dans l’abondante sciure, que les cous coupés des souches au ras du sol, blêmes, toujours bien alignés. Il y en avait dix-sept. Maintenant on pouvait les compter.

Et c’est peut-être en les comptant : le regard cherchant à remonter lentement le long des troncs absents comme un qui chercherait l’ancienne douleur dans la jambe amputée et qui la trouve - le regard monte effectivement le long de rien, suit ce rien dans l’air vide croyant qu’il y a devoir à prendre mesure, hauteur, volume de l’absence, mais constatant bien vite qu’il y a désormais mieux à faire, qu’il suffit de se laisser entraîner, porter en quelque sorte non plus vers la hauteur mais dans la profondeur, suivre la première allée qui vient, longer le stade, se laisser glisser jusqu’au fleuve où passe une péniche et entrevoir déjà ce qu’il y a de l’autre côté de la vallée (mais peut-on appeler vallée une telle largeur ? plaine limoneuse sans doute, autrefois de cultures et d’étangs, de gravières surtout, on devine d’ailleurs les restes d’un dispositif de dragage, abandonné, rouillé - comme un rêve de ville toujours remis à plus tard), et c’est, entre les bâtiments anciens d’une sorte d’usine, la montée verticale au droit de l’autre coteau, le passage du train, la nationale, les barres blanches aux mille fenêtres des cités répétées tout le long de la crête, jusqu’à atteindre, au milieu des arbres que le versant a protégé, ce toit de coupole blanche que l’on sait être d’un observatoire, et que l’on reconnaît aussitôt comme un de ces déjà-vu venus du tréfonds des rêves - alors que c’est souvenir, vraiment, plus de vingt ans auparavant, avant que les peupliers ne prolifèrent. Car j’avais beau faire et refaire le trajet du plus proche au lointain, suivre les lignes de fuite, interrompre, couper à travers, le regard comme un chien que l’on venait de lâcher après l’avoir gardé longtemps enfermé, j’avais beau donner à chaque lieu, comme pour un premier jour du monde, ce nom que je lui connaissais : j’étais à peu près sûr que rien n’avait changé pendant ces plus de vingt ans que les arbres avaient poussé et effacé, en quelque sorte, cet horizon autrefois habituel. Si bien que, voyant ce que j’avais déjà vu, c’était moins l’aventure d’un espace qui s’offrait d’un seul coup de tempête, que la matière même du temps qui s’était déposé là, strate sur strate, comme un limon une crue après l’autre. Et tout ce temps déposé là me regardait. Me demandait des comptes : Alors ? Lorsque j’étais arrivé, j’avais cru comme tout le monde, que c’était par hasard. Que je m’étais installé ici comme j’aurais pu m’installer ailleurs (autre ville, autre rue, autre maison). Qu’au mieux il s’agissait d’un concours de circonstances et il était inutile de chercher à en déduire quoi que ce soit. Mais ce n’était qu’un leurre. Ou de l’orgueil peut-être. Se vouloir différent, échapper au sort commun. Alors que bel et bien on s’était laissé prendre comme n’importe qui, comme tout ceux qu’on croisait (en ville, dans la rue, les voisins, et dans les villes voisines, aussi, qui se ressemblaient toutes, jusque dans le R.E.R., ces visages alignés à tous se ressembler aussi) on s’était laissé aspirer par la Nébuleuse, même pas la magie de sirènes pour donner du pathétique à cette aspiration : quelque chose de froid, de mécanique, de logique, comme un qui est tombé à l’eau et que le tourbillon emporte, et il devait sûrement y avoir quelque part des équations, des statistiques, des courbes de probabilité qui faisaient de tous ceux qui avaient cru pouvoir faire d’ici un "chez soi" les moucherons captifs d’une lumière artificielle - chance, encore, si on ne s’y grillait pas les ailes. Tout cela - le désir, le choix, les envies, les raisons - comme passé au broyeur d’une imparable logique ("l’inévitable accroissement des concentrations urbaines") avec, à la sortie, le sentiment d’une impuissance totale à peine électrisée de temps en temps par l’évocation d’un hypothétique départ, de noms de villes, d’autres horizons, des lieux qui prenaient toutes couleurs à simplement les dire "choisis", "voulus" - jusqu’à cette évidence à laquelle l’ouverture soudaine du ciel renvoyait paradoxalement comme sur un mur : plus de vingt ans après, on était toujours là. La Nébuleuse avait eu le dessus - non qu’elle ait eu besoin de nous en particulier, qu’elle nous ait désigné nommément, mais il lui fallait pourvoir à son quota de vies humaines, d’hommes, de femmes, à ses répartitions en ouvriers, fonctionnaires, employés, il fallait que chacun de ses rouages soit approvisionné. Et ce fut nous comme c’eut pu être d’autres. Tout cela je l’avais oublié que j’avais pourtant su dès le début. J’en retrouvais les traces au fil de vieux cahiers tenus dans une sorte d’effarement. Les peupliers n’étaient pas seuls en cause. Je m’en étais fait des complices, sans doute pour ne pas désespérer. Et maintenant que le désastre était survenu, je pouvais lire comme une prophétie, un programme pour aujourd’hui ces phrases écrites un dix-sept octobre de l’an 1981 : Nous avons assez vu. Maintenant il nous faut regarder. Disons : pour défaire le hasard, puisque tout le monde croit que c’est le hasard. L’effondrement des arbres n’avait fait que me ramener là. Au tout début d’écrire. VIENS ! APPROCHE ! REGARDE ! Ici c’est la banlieue, et on dirait une étoile.

(mai 2010)

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