Petits points cardinaux

Michel Séonnet

Paul Lafargue / 1 - Une visite

C’est un bien beau jardin. D’ailleurs, c’est à peu près cela que la jeune femme à la robe claire, presque blanche, est en train de dire à celle qui l’accompagne. "Oui, c’est un bien beau jardin que vous avez là". Et l’autre sourit. D’un sourire plein de douceur qui dévoile une à une les rides qui serpentent sur son visage. "Vous devriez venir plus souvent". Mais elle sait aussitôt qu’elle a eu tort de dire cela. La jeune femme a bien autre chose à faire que de rendre visite à une vieille dame comme elle. D’ailleurs, serait-elle venue si son compagnon n’avait pas tant insisté, exalté qu’il était à l’idée de lire les dernières pages du manuscrit qu’il vient de terminer à celui qu’il appelle "le Patriarche" ?

Femme du Patriarche : était-elle autre chose que cela ? Déjà, lorsqu’elle était jeune, bien avant qu’elle n’épouse celui que tous appelaient "le Créole", était-elle autre chose que la fille préférée du Fondateur génial d’une pensée qui devait bouleverser l’univers, que l’on venait voir de loin, que l’on respectait, que l’on adorait. Son rôle, dans tout cela, n’avait-il été que de permettre à l’admirateur ébloui - son futur mari - de prendre rang parmi les fils élus, les propagateurs zélés de l’homme illustre qu’était son père ? Tout cela était bien vieux. Mais il avait suffi de la présence de la jeune femme pour que ces sentiments depuis longtemps enfouis resurgissent. Comme si à son âge cela avait encore quelque importance ! Comme si en fait, et elle le reconnaissait volontiers, elle n’avait pas été heureuse avec ce créole extravagant ! Elle voulait chasser tout cela de son esprit. Elle voulait oublier que la jeune femme qui marchait maintenant devant elle dans le jardin, sa robe claire attirant à elle toute la lumière qui filtrait au travers des feuillages, que cette jeune femme avait, à quelques mois près, l’âge qu’aurait pu avoir sa propre fille si... Non, elle n’allait pas remettre ça. cela faisait plus de trente ans que sa fille était morte... "Et bous ne vous ennuyez pas dans ce petit village ?" La jeune femme s’était retournée et lui faisait face. "Vous ne devez pas avoir beaucoup de visites." C’était vrai, les visites étaient rares. Quelques vieux amis, quelques camarades du parti qui, parfois, venaient demander l’avis du Patriarche sur des questions importantes. A part les gens du village, c’était tout. Mais ne l’avaient-ils pas un pec cherché lorsqu’ils étaient venus s’installer ici. "Au moins, quand on veut nous voir, répondit malicieusement la vieille femme, c’est qu’on en a vraiment envie". La jeune femme s’était remise à marcher. Pour sûr, c’était une vraie expédition que de venir voir ces deux vieux. Elle avait encore les jambes lourdes des kilomètres de pavés mal joints qui avaient défilé sous les roues de sa bicyclette. Son compagnon avait dit : "Je veux savoir ce que le Vieux pense de ce que l’ai écrit." Elle l’avait suivi. Et maintenant elle avait hâte de repartir. Oh, bien sûr, elle en niait pas l’importance que le Patriarche et sa femme avaient eu pour le développement et la propagation des idées auxquelles elle avait elle aussi décidé de consacrer sa vie. Mais elle se méfiait un peu. Elle avait tendance à les considérer comme de vénérables reliques, nécessaires, certes, ne serait-ce que pour témoigner de la naissance et de l’histoire de ce mouvement irréversible qui allait entraîner le monde entier et dont ils avaient été les pionniers, mais la méconnaissance des réalités nouvelles et des enjeux du moment (comment en serait-il autrement vu leur âge, leur éloignement de tout, leur mise à l’écart volontaire) les écartaient inévitablement de positions idéologiquement et pratiquement justes. Elle se demandait bien en quoi l’avis du patriarche pouvait à ce point importer à son compagnon. Peut-être à cause de sa filiation avec le Fondateur ? Ce devait être ça. Parce que lorsqu’ils n’étaient que tous les deux, celui-ci ne se privait pas de critiquer violemment les positions et les déclarations du Vieux. Il respectait l’homme, et l’appelait volontiers "le Propagateur le plus doué".

— Si nous allions voir où en sont nos hommes, dit le vieille femme. Tel que je connais mon mari, il doit être sûrement être en train de polémiquer avec votre ami sur quelque détail de son livre.
Elle avait pris les devants. Déjà elle gravissait le perron et pénétrait dans la maison. La jeune femme suivit. Elle la rejoignit à la porte du bureau d’où, amusée, elle regardait les deux hommes. Son mari, assis à califourchon sur une chaise, les bras croisés sur le dossier, la tête appuyée sur les bras, lissant du bout des doigts sa moustache grisonnante (ce qu’elle savait être un signe d’attention autant que de perplexité), l’autre, le Russe, debout au milieu de la pièce, lisant d’une voix de stentor le texte qu’il tient de sa main droite alors que de la droite il bat l’ait à la hauteur de son visage chaque fois qu’il s’embrouille dans la traduction qu’il improvise mot après mot :
... la lutte des partis en philosophie... lutte qui traduit en dernière analyse.... les tentations.... non, les tendances et l’idéologie des classes ennemies de la société présente... de la société contemporaine... le matérialisme et l’idéalisme sont bien des partis aux prises...
Elle s’est retirée. Non qu’elle ne s’intéresse pas aux idées qui agitent les deux hommes.Mais elle sait la joie que représente pour son mari ce tête à tête. Pourquoi l’en priverait-elle ? La jeune femme, elle, est restée près de la porte du bureau. Sans doute espère-t-elle détourner l’attention de son ami pour lui faire comprendre qu’il est temps de repartir, que tout cela a assez duré. Ils ont encore à faire un long trajet à bicyclette. Ils ont assez perdu de temps avec ces deux vieux alors que tant de tâches les attendent. Il l’a vue. Il a vue sa silhouette blanche dans l’encadrement de la porte. Il a compris. Il lui fait signe de la main qu’il n’en a plus pour longtemps. Alors elle retourne dans la jardin une dernière fois, attendant près du bassin que son compagnon la rejoigne.

Ils sont repartis. Au bout de la rue les deux vieux qui saluaient de la main ne faisaient plus qu’une tache sombre. La jeune femme allait devant, sa robe blanche flottant au vent. C’était la première visite qu’ils leur avaient rendue. Il n’y en aurait pas d’autre.

La porte se referme. Il est bien temps d’allumer les lampes. Le jeu est terminé pour aujourd’hui. Les deux vieux marchent l’un derrière l’autre dans le corridor à petites pas traînants. Les spectateurs se sont retirés. Ils peuvent se laisser aller à ce qu’ils sont, à ce qu’ils refusent de montrer mais qui, chaque jour, les gagne un peu plus, les douleurs, la lassitude. Tout l’après-midi ils ont bien fait attention. Leurs visiteurs pourront dire aux camarades du parti qu’ils les ont trouvés en pleine forme, solides et vigoureux. Le mythe du vieux chêne pourra continuer. Plus pour longtemps. Car alors que doucement ils se dirigent vers le salon, ils sentent bien qu’un après-midi comme celui-ci leur demande tant d’efforts qu’il leur faudra plusieurs jours avant de s’en remettre. Un jour, quelque visiteur s’apercevra de la supercherie. Mais il sera trop tard. Et cela le Vieux ne le veut pas. A aucun prix. Ils en ont déjà parlé tous les deux. A plusieurs reprises. Des soirs où, comme celui-ci, assis chacun dans un des fauteuils du salon, ils récupéraient en silence, se contentant de regarder les flammes qui une à une s’éteignent dans la cheminée. Quand il n’y a plus que quelques braises rougeoyantes, ils vont se coucher. Sans manger. A leur âge on n’a même plus envie de manger. Surtout lorsqu’on est fatigué et que la tête indocile refuse de suivre le reste du corps dans cet abandon si proche du sommeil. Ô la tête ! Comme un vacarme impétueux malgré le silence. Comme une rotative que plus rien ne peut arrêter et qui déverse jour et nuit son inlassable production de tracts, de manifestes, de brochures, de pensées à peine formées mais déjà prises dans la précision ineffaçable de l’encre. Contre cela il n’y a rien à faire. Même les rêves, lorsque le corps assoupi entraîne dans sa somnolence la tête qui penche peu à peu à la rencontre de l’épaule et s’arrête comme suspendue, retenue dans son mouvement vers le bas par le dossier du fauteuil, même les rêves ne sont que des champs de bataille, des tribunes, des congrès contradictoires où les pensées refusent de se taire alors que déjà la salle est vide, la tribune dégarnie, la bataille terminée. Toujours cette incapacité de la parole et de l’esprit à se taire. Toujours cette impuissance qui prêterait à sourire si ce n’était si grave, à s’arrêter ne serait-ce qu’un instant la rotation désordonnée des mots et des phrases. Non, il n’y a rien à faire pour empêcher cela, seulement craindre que jour après jour l’apathie du corps finisse par atteindre la tête, que l’esprit lui aussi se voûte, que les mots deviennent lourds et pesants comme le sont les jambes, qu’il ne soit plus possible de les traîner d’un coin à l’autre de la conscience, un petit pas de vieux qui voit une à une dépérir les forces qui tant d’années l’ont porté. Ils ne les croient même plus lorsqu’ils font comme s’ils avaient encore besoin de lui. D’ailleurs, toutes ses fonctions ne sont plus qu’honorifiques. Que ce soit au journal ou au parti. "Une pièce de musée. Un souvenir du passé. Voilà ce qu’ils voient tous en moi. Car pour ce qui est des décisions à prendre, ils se gardent bien de suivre mes conseils. Ils disent oui. Ils disent que c’est intéressant. Et ils se dépêchent de proposer autre chose." Il était las de tout cela. Il finissait par se demander si toute sa vie n’avait pas été un échec. Qu’avait-il apporté à Laura, son épouse ? Des soucis, c’est certain. Elle avait toujours vaillamment été à ses côtés. Elle avait fait face à tous leurs déboires financiers. De ce que lui avait légué son père, des immeubles, des terrains, des valeurs, il ne restait plus rien depuis longtemps. Ce n’était son travail épisodique de typographe qui avait permis de faire chauffer la marmite. Le père de son épouse, le Fondateur, l’avait pourtant prévenu autrefois. Il se souvenait encore de la lettre qu’il avait reçue juste avant que leur mariage ne fût conclu :
"Avant de régler vos relations avec Laura définitivement, j’ai besoin éclaircissements sérieux sur votre position économique. Vous savez que j’ai sacrifié toute ma fortune dans les luttes révolutionnaires. Je ne le regrette pas, au contraire. Si ma carrière était à recommencer, je ferais de même. Mais autant qu’il est en mon pouvoir, je veux sauver ma fille des écueils sur lesquels s’est brisée la vie de sa mère."
Qu’aurait-il pu ajouter à cette prédiction ? Il n’avait même pas su offrir à Laura la joie que toute femme est en droit d’attendre du mariage. Leurs deux enfants étaient morts en bas-âge. Lui, le médecin, il avait été incapable de les soigner.

— A quoi penses-tu, Paul ? Laura avait posé sa main sur la sienne, avec précaution, sans bouger de son fauteuil. Elle lui souriait. Mais il voyait bien que c’était un peu forcé. Elle savait bien à quoi il pensait. Il pensait toujours à la même chose.
— Tu t’es décidé ? .... Elle s’était reprise.
— Pour le congrès, tu t’es décidé ? Elle avait eu peur qu’il ne se méprenne sur sa question. Depuis qu’il était allé voir son ami le pharmacien [1], elle savait que, pour le reste, sa décision était prise. Il Le lui avait toujours dit : A soixante-dix ans. L’échéance était pour le mois suivant. Mais d’ici là il y avait le congrès du parti qu’il devait présider. Elle ne savait pas encore s’il allait leur avouer sa fatigue ou s’il allait rassembler son énergie pour une dernière apparition à la tribune.
— Tu fais comme tu veux, Paul. Mais si tu y vas, il faut te décider vite. Ils attendent une réponse. [2]
L’entendait-il encore ?
— Paul ?

Juin 1980

Lire aussi :
Dernier assaut
Paul Lafargue (1)
Paul Lafargue (2)

Notes

[1] Sur le message laissé par Lafargue, on lit : "J’ai préparé le mode d’exécution de ma résolution : une injection hypodermique d’acide cyanhydrique"

[2] Lafargue assista bien au Congrès national du parti qui se tint les 1er et 2 novembre. Un des participants le décrit "si batailleur, si égal à lui-même, cet allègre vieillard"

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