Petits points cardinaux

Michel Séonnet

Paul Lafargue / 2 - Dernier assaut

A dix heures, le matin, ils étaient déjà plusieurs centaines à attendre sur la place, devant le café Ranque, là où la semaine précédente deux de leurs camarades avaient été tués et dix autres blessés par les gendarmes. L’appel à manifester était paru dans Le Réveil social. La Fédération des carriers et chaufourniers de la vallée s’était chargée de battre le rappel. Ils espéraient bien que cette fois leur nombre leur donnerait gain de cause. Depuis plus d’un mois le travail était arrêté. Ils avaient tenu bon. Mais cela ne pouvait plus durer. L’aide financière des autres fédérations avait fini par s’épuiser. Chacun ne rentrait plus chez lui que la mine basse, et triste, incapable de regarder en face les enfants assis autour de la table qui attendaient vainement autre chose qu’un croûton de pain à se mettre sous la dent. Non, ça ne pouvait plus durer. Il fallait que la direction des sablières cède. Qu’elle leur accorde et l’augmentation et le repos hebdomadaire qu’ils ne cessaient de réclamer. Il y avait déjà eu assez de blessés, assez de morts. Ils ne souhaitaient qu’une chose : reprendre le travail. A voir comment s’y prenaient les "renards" que la direction avait embauchés pour les remplacer, ça leur faisait mal au cœur. Non seulement ils prenaient plaisir à briser leur grève, mais en plus, ils ne savaient pas travailler. Parfois, le matin, certains allaient les regarder du haut du petit pont qui enjambe le bras de fleuve creusé de leur propre main dans la rive sablonneuse. Ils ne pouvaient s’empêcher de rire, de se moquer de leur incompétence à manœuvrer la drague. C’était une façon de se venger. Petite façon, certes, mais ils n’en avaient pas d’autre. Ils avaient bien essayé, au début, de les empêcher de travailler. Mais avec la protection que leur accordait les gendarmes, c’était devenu impossible. C’était d’ailleurs à cause de cela que deux de leurs camarades étaient morts. Ils avaient conduit de force quatre de ces "renards" à la permanence du syndicat, dans l’arrière salle du café. Pour les libérer, les gendarmes avaient tiré. A bout portant. Robin et Pardeil étaient morts sur le coup. De rage, tous étaient redescendus au fleuve et s’en étaient pris à L’Abeille, un remorqueur qui tirait les chalands que ces salops de "renards" avaient chargé de sable un peu plus tôt. Ils avaient bloqué "L’Abeille" dans l’écluse. Mais là encore, les gendarmes étaient intervenus. Trois blessés. Voilà ce qu’ils avaient gagné. Sans compter ceux qui étaient tombés dans l’eau glacée et qui maintenant étaient malades.



— Paul !
Oui, il a entendu. Depuis qu’il est levé, tantôt dans le bureau, tantôt dans le jardin, il n’a cessé d’entendre, écoutant, n’écoutant plus, cherchant dans la lecture un silence qui lui aurait apporté le calme, l’oubli, n’y arrivant pas, marchant dans le jardin, s’affairant autour du parterre de fleurs, redressant la branche d’un arbre, les tuteurs d’un plant de pivoines, arrachant ici une mince poignée d’herbes, là une clématite trop vivace enroulée autour d’un prunier, mais ça ne servait à rien, il avait beau donner de l’activité à son corps, à ses bras, à ses jambes, il n’arrivait pas à distraire son ouïe de ce qu’il entendait, il percevait au loin les roulements menaçants des chevaux, leur hargne qui déferlait tout à coup avant de disparaître sous les clameurs, les appels, il distinguait dans chaque son le mouvement qui l’accompagnait, la fuite, la charge, l’affrontement, il devinait les coups, les blessures, le sang, et il restait, là, pantois, la clématite figée dans la main, prostré, incapable d’autre chose que d’entendre, tout son corps devenu prolongement de son ouïe entièrement tendue vers cet effroyable dont il suivait chaque péripétie mais contre lequel il ne pouvait rien.




La place n’était même plus assez grande pour contenir tout le monde. Il ne cessait d’en arriver : par groupes, en vélo, en charrette ; chaque fois qu’ils entendaient le train s’arrêter à la gare de Draveil-Vigneux, ils étaient sûrs qu’un peu plus tard un nouveau groupe allait se joindre à eux. Des camarades arrivaient de toute la vallée. Et même de plus loin. Des carriers comme eux, mais aussi des mineurs, des puisatiers, des plâtriers et des maçons. Tous ceux qui, pour les soutenir, s’étaient mis en grève à leur tour. Tous ceux qu’ils ne connaissaient pas mais qui, ailleurs, avait besoin du sable arraché aux rives du fleuve pour pouvoir continuer de travailler. Ça faisait plaisir à voir, cette belle solidarité. Oui, ils se sentaient très forts aujourd’hui. La direction des Sablières devait être complètement affolée. Peut-être préparaient-ils déjà l’accord qu’ils seraient obligés de signer avec le syndicat. Jusqu’ici, ils avaient dit qu’ils ne voulaient pas entendre parler de syndicat. Mais aujourd’hui, c’était sûr, avec une telle manifestation de force, ils allaient être obligés de revenir sur ce qu’ils avaient dit. Et peut-être, d’ici un jour ou deux, on pourrait reprendre le travail. Ah ! quand ils annonceraient ça à la maison : l’augmentation ! le jour de congé ! Ils n’auraient plus honte quand ils croiseraient l’épicier. Ils pourraient enfin payer leurs dettes. Finie la coche ! Il y aurait peut-être même de quoi faire un cadeau aux gosses pour Noël. Ils avaient bien eu raison de ne pas se laisser intimider. Parce que maintenant la direction des Sablières devait être en train de se dire qu’elle aurait mieux fait de leur accorder tout de suite ce qu’ils avaient si longtemps demandé.



- Paul !
Il fuyait. Il s’était enfermé dans l’ancienne orangeraie, là où on avait entreposé le billard. Cela faisait si longtemps qu’il n’avait plus joué. Il retira la toile grise de poussière qui protégeait le tapis, il était toujours aussi vert, lustré par endroits, mais d’un vert presque parfait qui appelait le roulement des boules, le choc mat et précis des queues à la pointe blanchie de craie. Sur le râtelier, elles semblaient malgré la poussière n’attendre qu’un geste pour retrouver leur efficacité. Il rabattit la toile poussiéreuse. Il y eut un petit nuage gris qui s’éleva au dessus du billard, comme si c’était son esprit, son âme qui se libérait de ce corps froid et inutile enfermé dans son linceul. Il voulut chasser du revers de la main le nuage gris et l’image qu’il avait provoquée. Il lui échappa et disparut sous la verrière. Il n’y avait rien à faire, plus rien, il était là exécutant un à un tous les symptômes de la vie, mouvement, pensées, respiration, et même des petits détails comme lisser du bout des doigts sa moustache blanche, tousser ,éternuer, ou encore gratter machinalement une tache sur sa veste, mais il était déjà mort, bien plus, sans doute, que ceux qui, là-bas, s’affalaient sous le tranchant d’un sabre. Il était mort parce qu’il était inutile, parce qu’il n’avait plus la force, ni même le courage, de risquer dans un dernier combat ce qui lui restait de vie. Il était mort et seul.




Un peu avant midi, une rumeur commença à circuler :
— Les dragons ! les dragons arrivent !
Alors tout le monde se serra un peu plus, se rassurant du contact épaule contre épaule, surmontant la peur par un sentiment de force vivante, inébranlable. Ils seraient toujours les plus nombreux. Les dragons ne pourraient rien contre cette masse compacte et décidée. Leur nombre les mettait à l’abri. Lorsque midi sonna au clocher de l’église, la foule s’ébranla dans un roulement de galoches sur le pavé. Elle commença à s’étirer par le haut, lentement, mais il fallut un bon moment avant que le mouvement ne se répercute jusqu’aux derniers rangs, au bas de la place. Quand les premiers arrivèrent au cimetière et se rassemblèrent autour des tombes de leurs camarades, c’est à peine si les derniers avaient fait quelques pas tant la rue qu’il fallait emprunter était étroite. On ne pouvait y marcher à plus de quatre ou cinq de front. C’était précisément ce sur quoi les dragons avaient compté. Surgissant d’une rue transversale, ils chargèrent la manifestation à son point faible, au triple galop, ne se préoccupant ni de ceux que les sabots des chevaux précipitaient au sol, ni de ceux que le mouvement de reflux écrasait contre les murs des maisons. Ils chargèrent à deux reprises. Par la droite. Puis par la gauche. Au même moment, sur la place et aux abords du cimetière, d’autres escadrons parachevaient la besogne en tentant de disperser les deux groupes de manifestants qui, dans un réflexe de défense, tentaient, chacun de son côté, de faire front. Ce fut un sauve-qui-peut généralisé. La grande foule massive et silencieuse se désagrégea en courses et en cris.
— Au remblai ! Au remblai !



— Paul !
Ce n’est pas la peine. Il n’ira pas manger. Ils ne mangent pas, eux. Même s’il sait bien ce qu’il y a de dérisoire dans cette solidarité à distance. Ceux qui, là-bas, défendent de leur corps leur droit à travailler dignement, leur droit à nourrir leur famille, ignorent qu’à deux pas de chez eux, à quelques rues de l’endroit où les dragons ne leur laissent p1us aucun répit, un vieil homme prostré subit comme autant de meurtrissures les échos d’un combat qui, sans lui, sans lui et quelques autres comme lui, n’aurait peut-être pas eu lieu. Toute sa vie il a cherché à organiser les prolétaires en lutte comme eux, à donner des armes décisives à ce damnés de la terre pour que leurs révoltes au lieu de sporadiques deviennent les étapes d’un combat dont le but final est la fin de toutes les oppressions, la fin de la misère, la fin de l’exploitation des faibles par les forts, des pauvres par les riches, la fin de toutes les douleurs et de toutes les souffrances, le bonheur, la société heureuse des hommes libres et égaux. Il n’a cessé de l’écrire. "Hardi mes amis, montons à l’assaut de la morale et des théories sociales du capitalisme ; que notre critique démolisse les préjugés bourgeois, en attendant que notre action révolutionnaire bouleverse la propriété bourgeoise. En guerre ! En guerre ! Camarades, la tâche est longue et le temps nous talonne !" Et l’action était là. Et la guerre était là. Et il restait sans voix, sans jambes, sans rien qui puisse apporter aide ou réconfort à ceux qui agissaient et guerroyaient. Que c’était insensé ! Que c’était dérisoire ! Il en aurait hurlé si les hurlements à cette heure n’avaient été plus graves, plus tragiques, bien plus douloureux et véhéments que le minuscule cri d’un vieillard pleurant sur lui même. Il se faisait honte. La bête sentimentale le rongeait dans ce qu’il avait de plus intime, dans les replis d’une âme souffreteuse dont il n’avait cessé naguère de conspuer les effets. L’âge écartait-il donc de toute clairvoyance ? Le vieillissement ne pouvait-il conduire qu’à cette dégénérescence des pensées et de la volonté ?




— Au remblai !
C’était la seule issue, la seule façon de ne pas se faire massacrer par les dragons. Jamais la voie ferrée ne leur avait paru si loin. Ils couraient, s’abritaient comme ils pouvaient au passage des chevaux, couraient à nouveau, puis s’abritaient encore. Ceux qui cherchaient refuge dans les ruelles et les cours étaient inexorablement pourchassés. Les gendarmes à pied n’avaient plus qu’à venir les cueillir.
— Le remblai ! La voie ferrée !
Par petits groupes, en désordre, ce qui restait de manifestants finit par y arriver. Ils escaladèrent le talus de pierre, se ruèrent comme ils pouvaient jusqu’au sommet, et là, campés sur les traverses de la voie ferrée, ils se retournèrent et firent face. Un rapide coup d’œil suffit à leur faire comprendre qu’ils n’étaient plus très nombreux. Une centaine tout au plus. Bien moins que les dragons dont les chevaux, au bas de la pente, hésitaient à s’élancer. Ils profitèrent de ce répit. Les pierres commencèrent à voler. Au premier dragon touché, il y eut des cris de victoire. Mais cela ne dura pas. Les dragons passèrent à l’attaque. Cette fois, il n’y avait plus aucun sabre au fourreau. Ils avaient ordre de ne pas faire de quartier.



Au loin le vacarme s’était tu. Il n’y avait plus ni cris, ni appels, ni galops de chevaux. Tout était fini. Mais le silence n’était pas pur. Il planait au dessus des maisons comme une chape de souffrance, de pleurs retenus et d’échec. Il en faudrait du temps pour reconquérir pas à pas ce que quelques heures de coups de sabres et de crosses de mousquetons avaient saigné jusqu’à l’effondrement. Il en faudrait du courage, de la volonté, de l’abnégation pour refaire surgir de ces corps brisés la flamme de la révolte. Il en faudrait du courage et du temps. Mais il n’avait plus ni un ni l’autre. Cela se ferait sans lui.
— Paul !
Cette fois il regagna la maison. Son œil éteint glissait sur les fleurs et les arbres du jardin sans les voir. Son pas le portait, machinalement, vers la tendresse de Laura qui malgré tous ses efforts ne parviendrait pas à le tirer de son hébétude. Il rentra. La porte se referma derrière lui aussi précise que la dalle d’un caveau.
— Il y a du courrier, Paul, sur ton bureau. Une carte de Jules qui demande que tu confirmes ta présence pour le Congrès.

Mai 1980

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