Petits points cardinaux

Michel Séonnet

Journal 2006 (extraits)

Tout l’après-midi une mésange est venue picorer à grands coups de becs le Pain de Noël que j’avais accroché dans la vigne vierge. Il a fallu plus de trois mois pour qu’un oiseau se décide. La patience...

Mo. quand elle rentre, sous la couette et après le bonheur de parler longtemps, nu contre nue, parfois vieillir est doux.

"L’objet précis du discernement est donc la volonté de Dieu et comporte une profonde vision de foi. Dieu m’aime, il pense à moi, il m’appelle, il a un choix particulier pour moi ; ma vie a un sens dans le plan de Dieu et j’ai un nom secret, mystérieux qu’il veut me révéler." (Cardinal Martini.)

La foi chrétienne n’est pas un affrontement entre foi et institution, comme on le croit souvent. C’est un mouvement de sortie de soi qui, s’appuyant sur la religion (sa tradition) n’a de cesse de la dépasser. A l’image du geste même de Jésus à l’égard des réformateurs pharisiens de son temps.

Écrit le texte en hommage à Noël que l’on vient de retrouver mort dans le local à poubelle où il dormait.

Mo. sa bouche.

Question de philosophe. Jean-Luc Nancy en réponse à mon texte Temps vient. "Le temps qui vient est-il encore du temps ou le temps suspendu (l’éternité) ?

Mo. au retour comme s’il fallait se frotter l’un contre l’autre pour se retrouver.

Vendredi saint. Envoyé par mail le croquis que Delabre a réalisé au camp : "Dora, vendredi saint."

La tentation du désespoir. Encore. Mais comment pourrait-il espérer celui qui ne la connaît pas ? C’est le sel sur la plaie trop vite refermée. Comme si la parole ne pouvait venir que du fond. De profundis. La parole naît dans le cri. Tout le reste n’est que bavardage. S’il y a au moins une constante dans ce que j’écris, elle est là : approcher de ce lieu où la parole naît du cri. Pour la parole née du cri, il y a pire que le silence : le divertissement.

Mo. en berceau.

Anniversaire de la mort de Dietrich Bonhoeffer.

En prière. "Le Seigneur est ma lumière et mon salut... J’en suis sûr je verrai les bontés du Seigneur sur la terre des vivants".

Mo. bercée.

Gatti trouve que je ressemble à son père ! Photo en main il essaie de m’en administrer la preuve.

Lettre de Jean-Pierre Siméon. "Le Pas de l’âne est un grand et beau livre"

Quels alliés ?

Le Pas de l’âne absent à la librairie compagnie. J’enrage.

Mail de Monticelli : "Un livre terrible dans tous les sens".

Inauguration de OEEF, association islamo chrétienne. Me voici "président".

"Il appelle chacun par son nom."

Entretien sur Le Pas de L’âne avec Lise Beninca (Matricule des Anges)

Pas de Pas de l’âne à La Hune non plus. Sentiment d’une condamnation à mort.

A quoi bon persister ? Je ne comprends pas le sens de tout ça. Que depuis le début ce soit si difficile. Où ai-je commis une erreur ?

Continuer malgré tout La marque du père.

J’ai arrêté La marque du père.

Étonnamment apaisé. Et en même temps le sentiment qu’il faut faire le point. Que je ne peux pas repartir la fleur au fusil comme si de rien n’était. Qu’est-ce que je veux ? Qu’est-ce que je cherche ? Quel sens d’ajouter un livre après l’autre ?

"Parle, ton serviteur écoute."

"Oints à notre tour de l’Esprit du Christ et de l’esprit de Christ, tous les psaumes de David sortent de notre propre bouche et ce qui est dit de lui l’est pour chacun : Mon amour et ma fidélité sont avec lui (Ps 88)"

Au lavement des pieds, Jésus se met à genoux devant Judas.

Revenir au galet.

Mo. de nacre.

Puisque de toutes façons même quand j’essaie de "simplifier" la porte ne s’ouvre pas au lecteur - autant ne pas avoir peur de la complexité formelle.

J.B. Pontalis au téléphone. Dépité lui aussi. Ne comprend pas le silence autour du Pas de l’âne. Il part en vacances dans la région de Nice. Emporte Le bleu du galet.

Maman : que ce que j’écris est trop beau.

Au désespoir de l’âne, je craque.

Mo. au réveil, de dos et dessus.

Sylvie Gracia (Ed du Rouergue) me renvoie Trois ânes : Très beau mais "pas dans la ligne éditoriale".

Benoît Chambre (Desclée) me renvoie le Petit Livre d’heures : Désclée racheté, restriction des publications, "désolé de ne pouvoir tenir mes promesses..."

Carmel de Chartres. Toujours ce bonheur des visites à Marie-Jo. Mais cette fois je m’effondre en racontant mes déboires éditoriaux. Je fuis au jardin.

Rejetés. Vous aussi vous serez rejetés. Ânes battus comme ils le sont.

Mo. en boule.

Rogations à Sainte-Marie-sur-Mer. Bénédiction des récoltes à venir. Seigneur, bénis l’œuvre de mes mains !

A l’Ascension, Jésus se retire pour nous laisser grandir dans notre propre histoire ("Il faut que je m’en aille pour que vienne l’Esprit qui vous fera faire des choses encore plus grandes")

Mo. en équerre.

Marie- Jo : "Je crois que ce que tu portes il faut continuer à l’écrire. C’est ta Mission à toi. Ce n’est pas la reconnaissance des autres, leur regard qui font ta valeur mais ce que tu es, ce que tu donnes du plus profond de toi-même."

Le Rideau - de Kundera. Je ne l’aurais jamais lu sans l’insistance de Mo. Mais de l’avoir fait m’a remis radicalement face à ce pourquoi j’ai entrepris mon travail : le roman, la "grande forme".

Mo. tête bêche puis en face.

Je m’interroge toujours sur la difficulté (pour moi) de concilier "grande forme" et "projet chrétien". (L’héritage du roman catholique du siècle dernier est-il impossible à recevoir ?) Mais tout ce que j’ai fait, me semble-t-il, ne cesse de questionner "l’être chrétien". Toujours au centre. Et dans Le Pas de l’âne : sous la figure de la relation au "simple".

J.B désolé de mon insuccès. Il me relance sur La marque du père (l’a inscrit dans son programme de l’année prochaine)

Mo. debout de dos, puis couchés, seins qui dansent.

Dans la lettre internet du diocèse d’Evry, on annonce que "Michel Séonnet, prêtre du diocèse, dédicacera son livre..."

Seuil-Jeunesse emballé par Trois ânes. Comme quoi....

L’espoir est dans la tendresse que j’ai pour eux (les personnages). Écriture de sympathie. Et c’est dans cette tendresse que j’essaie de faire entrer le lecteur. Que nous marchions avec eux.

Mo. avant la messe.

Toujours la question de l’espoir. Alors que c’est la question du désespoir qui me travaille. Comment y faire face sans se payer de mots - question de l’enfant dans La chambre obscure, question de Bonhoeffer - notre seule question : vivre au bord de ce trou. Cette pesanteur. Pourquoi ne pas se pendre ?

La vérité ! La vérité ! Tu veux vraiment avoir la vérité ? C’est de désespoir que ton Christ est allé se faire pendre. Il en avait trop vu. ça ne valait plus le coup. Il aurait pu s’échapper de tout ça. Les réduire à néant. Mais le désespoir était trop fort. Peut-être même - et là, tu vois, j’accepte même l’hypothèse que ce type soit Dieu - peut-être même qu’il s’est dit qu’avec un peu de chance, lui mort, toute cette comédie serait terminée, le monde, les hommes, tout, peut-être se garderait-il un bout d’étoile. Et encore ! Pour éclairer quoi ?

Ce sentiment de ne jamais trouver ma place.

Mo. dressée, un cri.

Michée : "Rien d’autre que pratiquer la justice, aimer la miséricorde, et marcher humblement avec ton Dieu."

Naissance d’Akim chez Sédo.

Adrien, le petit-fils des voisins, deux ans, en chimio.

Augusto ne va pas bien.

Lecture des Oubliés de guerre aux Lilas.

Lecture duBonhoeffer à Draveil.

Mo. comme un bonjour.

La peur, c’est de ne plus avoir la force, plus le courage pour repartir à l’ascension de la montagne.

Mo. qui ondule, sa bouche et son doigt.

Ardennes, Reims, Châlons. A la rencontre des immigrants pour Le vent vivant des peuples. Kiné N’Diaye. Harkis. Marocains. Puis Charleville, Givet, la vallée de la Meuse entre splendeur et abandon.

De Bernard Noël (à qui j’ai envoyé le manuscrit du Petit Livre d’Heures) :
"Cher Michel, mémoire, écriture, secours, courage, attention.... ton Petit livre d’heures est une merveille de justesse, de pensée, de conscience - d’amour, aussi. Il progresse et se réalise dans une perfection qui donne au lecteur le pouvoir (la chance) d’en partager l’expérience. Je n’oublierai jamais le cri de la pierre inscrivant dans la pierre la résistance aux forces terribles et noires..."

Mo. embutée à vue l’ouverture et les seins qui balancent.

Dieu se révèle conjointement comme l’Inatteignable, le Proche et l’Intime (Père, Fils et Esprit)

Mo. tellement attendue : Regarde-moi, et c’est se fondre.

Givet - "La Soie" Nouzonville - la mère de Kamel.

Mo. sans attendre.

Sur le fil téléphonique, deux hirondelles posées. Qui s’agitent. Crient. Finissent par attaquer un troisième oiseau. Un coucou voleur de nid ?

"Vraiment tu es un Dieu qui se cache. / Quand j’ai parlé je ne me cachais pas. " Le reproche est au présent, la réponse au passé. Oui, autrefois, je sais bien. Mais aujourd’hui ?

Mo. l’après-midi ouverte sous la langue.

Le mot "Humanité". Un peu présomptueux. Mais quoi d’autre comme titre pour ce que je voudrais entreprendre maintenant ?

Françoise Matheux, Seuil-Jeunesse. Elle monte une nouvelle collection. Veut y publier Trois ânes. Me rappellera.

Mo. ébahie.

"Accomplis un signe en ma faveur !" (Ps 85)

L’Amourier publie le Petit livre d’Heures.

Repas paroissial.

Nostalgie d’une Histoire qui nous a laissés de côté. Qui m’a laissé de côté. Ou même éjecté toutes les fois où j’ai cru pouvoir monter à bord. Comme si c’était seulement sur cette scène (d’écriture) que la "réparation" pouvait avoir lieu.

Mo. simplement sa main dans mes cheveux quand je me répands.

Pour Faulkner (d’après Romano - Le chant de la vie - Phénoménologie de Faulkner) : écrire égale se perdre.

Vers où aller ? Cet hiver les projets semblaient clairs. Seulement la question de savoir dans quel ordre. Mais aujourd’hui ?

Troyes. En voiture, Guyotat sur France Culture. Le moine. Le saint. Pas d’autre posture d’écriture possible ?

Maintenant que je suis mort, je peux commencer à raconter l’histoire.

Maintenant que je suis mort, je peux commencer à écrire.

Abbaye d’Auberive. L’importance des lieux. Des lieux qui parlent, qui me disent quelque chose. Et aussitôt que ça parle, pas d’autre possibilité qu’écrire pour accueillir et répondre.

Mo. l’après-midi.

Le temps. L’ici du temps. Le temps tous les temps ici maintenant. Reprendre ça.

Mo. en miroir confrontation de rouges.

Faulkner (d’après Romano) : l’effort d’une écriture uniquement épiphanique ; "il ne se préoccupe que de donner à voir le monde en tant que "simple phénomène" ; temps et espace sont enchevêtrés par une sorte de coalescence native qui appartient à leur structure ; il y a toujours chez ses personnages un retard de la conscience sur l’événement."

Pourquoi cette obstination à écrire des romans ?

Commencé quelque chose. Mais quoi ?

Maladie d’Alice. Six ans. Une forme de cancer des os.

Mo. au sexe de pastèque.

Cap Frehel. Masse de pierre vert fougères sur l’horizon de mer.

Mo. qui s’abreuve.

"Dieu a décidé que certains effets ne se produiraient qu’à la prière de ses fils... Dans chacune de nos action il y a un au-delà qui est l’action même de Dieu, dépassant et surélevant ce que nous visions nous-mêmes."

Mo. au réveil corps en croix.

Message de ma sœur. Le procureur n’a pas voulu lui donner accès aux archives du dossier de papa. Manquait son acte de décès. Et lettre où elle atteste "ne pas chercher vengeance envers de possibles dénonciateurs".

A Mo. : Je me sens perdu. Mo. : Comme les perdus d’Ulysse ? Cause commune avec eux. Se retrouver dans cette perte ?

Mort de Claude Simon. J’en suis tout ému. Retrouvé le texte que j’avais envoyé à Jérome Lindon pour l’attribution de son Prix Nobel.

Montauroux. L’impression d’avoir circonscrit mon territoire d’écriture. Que maintenant il ne me reste plus qu’à l’arpenter.

Mo. les yeux contre les yeux.

De Bernard Noël (en réponse à l’envoi conjoint du Petit livre d’heures et du manuscrit de Temps vient) :
"Temps vient, et à nouveau / il faut se saisir de la pelle.... J’aime cher Michel le tissage du concret et de l’abstrait, du saisissable et de l’insaisissable. Ta petite lettre d’aujourd’hui me fait plaisir car je souhaitais que ton livre d’heures trouve un éditeur puisqu’à l’évidence il me semblait devoir convaincre tout lecteur."

Montauroux. L’horreur immobilière. Dévastation. Charroi de camions. Piscines et poussière.

Mo. au réveil et d’abord c’est sa main simplement posée.

Hommage à Claude Simon sur Remue.net. Texte de François Bon où il parle de Simon et de Gatti. Les rapprochant. Effet étrange que ce soit lui le fasse. Mais moi, je n’aurais pas pu :
F.B - "Je cherchais à exprimer en quoi, ou bien si (et qui sommes-nous, nous qui n’avons pas été de ce cataclysme, pour en raisonner), le fait que Claude Simon ait pu traverser à un peu plus de distance, par l’expérience de Barcelone, par le cheval mort de la Route des Flandres, par son œil d’artiste déjà constitué, et aussi par n’avoir pas été dans l’instance centrale de l’extermination, permettait à son œuvre de nous rendre la réalité du cataclysme, quand Gatti nous le rendait présent par la fable.

Lac de Saint-Cassien au matin. Eau étale. Paisible. Notre paix quotidienne.

Mo. posé sur ses lèvres, à petits coups de langue.

Jean Princivalle (L’Amourier) m’appelle pour me demander un texte sur un légume pour un ouvrage collectif. Je dis : la blette. Je suis justement en train d’en préparer une omelette.

Marche aux chênes lièges de Serre-Long. Leur vieille peau crevassée. Je dis à Mo. que c’est sans doute là le début d’un livre à venir. Et au retour, comme pour valider ce projet, violente altercation avec le propriétaire du Puyjaubert, un Allemand, qui se considère aussi comme propriétaire du chemin par lequel on est toujours passé.

Mo. au sourire.

Giono. Renouer avec l’écriture de cette terre. Avec une manière de récit ? De narration ?

Fourmillement de scènes autour du projet "Serre-Long". Bribes d’histoires. Qu’en restera-t-il dans deux mois à Draveil quand je pourrait m’y mettre ? Est-ce que cela peut survivre au temps ? Au déplacement, surtout ?

Au Thoronet. Musiques d’Espagne, chrétiennes et juives. Le chant emplit l’espace comme si la voûte n’était là que pour créer ce volume d’air que le chant spiritualise.

Parabole de la perle trouvée. Hoggerty tire l’image jusqu’à la rencontre de l’époux et de l’épouse. Est-ce qu’on peut aller jusqu’à l’accorder à tout ce à quoi on est con-sacré ? A l’écriture ?

Savoie. Col des Annes (avec deux n !). Refuge de la Pointe percée. Seulement la pierre. Comme une tempête de pierres qui se serait figée. Puis aiguisée d’eau et de gels. Vagues, assauts, remous. Jusqu’au tranchant.

Mo. qui va dessus et après on bascule.

Documentaire sur Christa Wolf. Anecdotique. Sinon ce sentiment permanent d’inapaisement. Écrire. Ne faire que ça. Elle tombe malade dès qu’elle ne peut plus. Toujours en conflits et violences.

Mo. qui plie et qui attire.

Mo. Ne comprend pas que je puisse opposer "les romans" et "le reste". Dit que je veux tout mettre en boite. Classer. Mais la question qui reste en travers de la gorge c’est d’avoir à ce point "raté" Le pas de l’âne. L’ai-je raté ?

Mo. peu à peu tout au fond.

France culture. "Penser Hiroshima". Ce qui est déjà passé mais qui n’a pas encore eu lieu. Le délai. Écrire c’est précisément occuper l’espace de ce délai.

De mon travail avec Gatti jusqu’aux romans les plus personnels, de Saint-Dizier à La chambre obscure, des Oubliés de guerre jusqu’au prochain roman, c’est sans doute la même chose que je cherche, manière de se dresser contre l’état des choses, de comprendre, d’aller. Ce qui a peut-être changé, c’est que j’ai longtemps pensé que la littérature était trop solitaire, pas assez "efficace" par rapport aux interventions publiques. Aujourd’hui, après tout ce temps, je mesure les limites de cette pratique. Dévorée elle aussi par ce qui l’entoure, utilitarisée par ceux qui la commanditent. Et du coup, sa meilleure "efficacité" par rapport à la littérature n’apparaît plus. Jusqu’à présent, j’ai toujours confiné la littérature dans du temps gagné, du temps volé. L’argument d’efficacité est en tout cas tombé.

Faire les choses comme elles viennent. Les faire jusqu’au bout.

Béni soit le Seigneur qui nous conduit sur le chemin de nous-mêmes.

Mo. sa bouche, ma langue tout au fond d’elle et juste après elle prie les psaumes du soir.

Le vent vivant des peuples. J’ai fini le poème d’ouverture.

Je fais corps avec ce que j’écris. Jamais à distance. Dedans. Ça ne se sépare vraiment qu’au moment où c’est retravaillé, mot à mot sur la page.

"Frères, rappelez-vous le proverbe : A semer trop peu on récolte trop peu ; à semer largement, on récolte largement.... D., qui fournit la semence au semeur et le pain pour la nourriture, vous fournira la graine ; il la multipliera, il donnera toujours plus de fruit à ce que vous accomplirez dans la justice" (II Corinthiens 9, 6-10)

Mo. qui me pousse serre pour que je sois le plus en elle.

Marie-Jo au Carmel de Chartres. Qu’il n’y aura peut-être jamais de "sortie" de ma situation chaotique. Mais quels en sont les fruits ? Doit-il y en avoir ? Que veut dire "renoncer aux tentations de ce monde" ? On parle des auteurs "officiels" chrétiens (Schmidt, Germain, Boyer, etc.). Au moins ceux que pratiquent les revues et les éditeurs chrétiens. Ce que j’aurais à porter, ce serait l’effacement de ça ? L’anonymat ? A cause du nom perdu du père ? Les anonymes - ceux qui n’ont part ni aux fastes, ni au nom, ni à l’histoire ? Sans nom.

Documentaire sur la guerre d’Algérie. Un ancien militaire parle d’ "anesthésie de la conscience".

Texte sur la blette pour l’Amourier.

Mo. aux seins qui dansent.

Violente bouffée de désir de livre, d’écriture (que n’apaise pas le travail actuel sur les immigrants). Désir de se laisser immerger dans la matière même des phrases. Jouir de ça.

Donner à voir les "vivants" de la terre. Pas de l’âne, ce n’était que ça. Être témoin d’humanité.

La seule question c’est : comment ça se tient ? comment faire pour que les mots tiennent ensemble ? Est-ce la même question que : comment faire pour que les hommes tiennent ensemble ?

Quelques pages "Mon père était milicien".

Documentaire "Dieu est mort au Rwanda". Je n’avais pas réalisé à quel point ce pays était chrétien. (Je n’avais rien réalisé du tout concernant le Rwanda).

Mo. toute douce visage de jeune femme quand je la berce comme si on venait de se rencontrer quand elle gémit.

Frère Roger a été assassiné.

Violence partout. Jusque dans les textes du jour (Juges 1, 29-39)

Mo., plus je vais plus je l’emplis plus elle me tient et on pourrait ne plus se défaire – ça se défait pourtant.

François Bon, "Adieu au roman". J’ai du mal à comprendre ce que cela veut dire.

Le Nègre de Narcisse.

De Bernanos : Il faut que ma vocation, mon travail et ma vie ne fassent qu’un, que je soulève tout cela jusqu’à Lui.

Que faire de cette forme "temporalisée" vers laquelle je vais naturellement (journal, marche, La Chambre obscure, le Bonhoeffer,...) ? Ce besoin que le livre soit scandé (happé ?) par ce qui vient comme si c’était le temps lui-même qui l’écrivait ? Si Temps vient est un manifeste, comment le mettre en œuvre ? L’accueil du temps qui vient comme une liturgie ?

Celui qui cueille le temps qui vient.

Sortie de mort ! Tous mes livres racontent une seule histoire : le passage de la mort à la vie. Toujours ça. Au commencement il y a la mort. Et le livre : comment en sortir ? Où est la mort (le mort) là est le lieu de l’écriture. Pour reprendre Bernanos : là est ma vocation, là est ma vie, là est mon travail. Tout ça "soulever" jusqu’à lui. Tout ça en partage avec mes frères humains.

Jérémie 17,7 - Celui qui met sa confiance dans le S. ne redoute pas une année de sècheresse, car elle ne l’empêche pas de porter du fruit. Je crois pouvoir en témoigner.

(Dans le train en allant à Taizé à l’enterrement de Frère Roger). Pourquoi aller à Taizé ? Retrouver quoi ? Renouer avec quoi ? J’ai pris la décision sans réfléchir. Il le fallait. Manière de saluer ce que frère Roger (et Taizé) avaient apporté à ma jeunesse d’ouverture au monde, de foi ouverte. Pourtant, aussitôt après ce tes temps forts, j’ai rompu. Un abandon d’amour et la mort de mémé devaient provoquer ma désaffection. Exactement ça : une perte d’affection. Perdu la foi avec l’amour. Je ne l’ai retrouvée qu’avec (par) l’amour de Mo. Sans amour, je ne peux pas croire. Le jour où j’ai vu le corps mort de mémé qui m’avait tout donné, j’ai su d’un savoir sans retour qu’après il n’y aurait plus rien. Ce corps froid c’était tout.

Cette impossibilité de me tenir à distance de ce que j’écris. De ne pas y mettre le corps. Mon corps est ma seule boussole. Il faut chaque fois que je trouve la juste mesure entre mon corps et les mots sur la page et le monde devant mes yeux. Du coup lorsque vient l’accablement, pas étonnant que ce soit dans le bras, les épaules, qui font le lien entre le corps et les mots, entre le corps et le monde. La circulation est rompue.

Mo. que je bois comme au goulot d’une fontaine après c’est cavalcade de dos.

Ps 89 - Apprends-nous la vraie mesure de nos jours.

Mo. me donne à lire un entretien de Paul Ricoeur - "L’idée d’une sorte de protection divine individualisée n’est pas juste à l’égard de toutes les victimes. En ce domaine, personne ne m’a rien promis. Il n’est pas dit que je ne périrai pas dans des douleurs atroces. Ma foi m’invite seulement à espérer qu’en cas d’épreuve je recevrai le secours de D. pour avoir le courage d’être, malgré tout."

Mo. quand elle rentre qui me réveille sur son sein déboutonné.

Pour l’écriture aussi : que sa vie à offrir. Au mieux, je suis le serviteur/intendant des rapports de mon corps avec la langue et le monde. Ménage à trois. Dont le livre, à chaque fois, reprend l’histoire à zéro. Au commencement d’écrire il y a le désir de pareille rencontre. De pareille passion. Mais comme toujours, il y a loin de la coupe aux lèvres.

Jésus à Pierre, qui lui propose de faire usage de sa toute puissance pour échapper à ce qui l’attend : Passe derrière moi, Satan ! Il désigne la toute puissance de D. comme une entrave pour D. à devenir ce qu’il est. Si tu es D. tu ne peux pas mourir comme ça, tu ne peux pas accepter ces drames, ces catastrophes. Qu’est-ce qu’il fait, Dieu ? Il fait le Dieu. Vient partager la souffrance, ne peut rien d’autre. Sa toute puissance c’est c’est puissance de partage de douleur.

Mo. dans l’obscurité seulement cette part de moi qui prend toute la place en elle.

Ce qui empêche le plus de croire ce sont les idées que l’on se fait de D.

Mo. qui m’enserre bras et jambes jouissant comme un.

Un mot de Marie-Hélène Laffon qui a lu Le pas de l’âne et Sans autre guide ni lumière et qui dit avoir été "saisie, empoignée, par la, c’est presque un gros mot peut-être, par la spiritualité donc de ces textes. C’est tellement partout large et ouvert comme un ciel. Pas forcément bleu, le ciel, vaste."

Mo. qui sourit quand je l’emplis.

Cyclone en Louisisane. Les victimes par milliers sont les-mêmes que ceux qui brûlent dans les hôtels délabrés de Paris : des Noirs, des Noirs, des Noirs.

Marche silencieuse avec les habitants du quartier Vincent Auriol en mémoire des victimes de l’immeuble incendié.

Tuez les pauvres est aujourd’hui comme hier de bonne politique.

Gérard (Raynal) prépare un film sur Gerstein. Il voudrait m’y faire parler de Bonhoeffer. Ses ouvertures sur la pointe des pieds en direction de D. Comme s’il hésitait encore à s’en confier pleinement (à moi).

Mo. sans quitter ses seins des mains.

Lecture des Oubliés.

J’essaie de joindre F.M au Seuil-jeunesse pour Trois ânes. Elle semble avoir disparu corps et biens. L’éventualité d’une publication du livre aussi.

Mo. qui me guette au moment où.

Je m’étonne et me réjouis de ma capacité retrouvée de lire. Que cette "rentrée" ne me mette pas à plat comme ce fut souvent le cas. Je me sens plus libre.

Mo. à nouveau comme si c’était sur nos propres traces.

Abbaye Notre-Dame de Cîteaux. Toujours beaucoup de bonheur à m’y retrouver. Beaucoup de paix. De confiance. Laudes. Messe. Puis frère Joël, nous marchons dans le jardin. Je raconte mes déboires de l’année. Ce silence de D. Que me veut-il ? Est-ce que ces épreuves ont un sens ? Je parle de mon projet de livre autour du "silence" de mon père. Il fait le lien. Silence de D., silence de mon père. Quand on se retrouve après tierce, il est question de ne pas être "reconnu". De ne pas se sentir autorisé à être reconnu. De conduite d’échec, alors. En riant, Joël me dit que je suis bon pour une analyse. C’est peut-être vrai. Joël : Si vous écrivez ce livre, il faut qu’il soit reconnu.

Kaddish, d’Imre Kertetz, lu par Jean-Quentin Chatelain. Beaucoup de tension à retrouver ce texte. La pelle de l’écriture. La malédiction. Tout ce qui me tient à lui. Dos à dos.

Mo. qui dort quand je rentre serrés l’un contre l’autre c’est tout.

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