Petits points cardinaux

Michel Séonnet

Le vent vivant des peuples

Le vent vivant des peuples Editions Créaphis avec des illustrations de Ronald Curchod

Ce livre est né de témoignages recueillis auprès d’immigrants vivant et travaillant en France, venus, depuis les années 1950, d’Afrique du Nord, d’Afrique noire, d’Europe de l’Est, d’autres pays d’Europe aussi, du Moyen Orient, d’Asie, d’Inde, d’Amérique du Sud.

Autour de cent récits de vie écrits d’une voix juste, Michel Séonnet évoque, dans de très beaux textes, la tristesse des départs, la peur des arrivées, la joie aussi, la déception parfois, le courage toujours. Puis il « dit » le travail, le fer, le feu, le bois, les champs, les bâtisseurs. La famille, les projets.

« Ce qu’on voudrait, c’est donner à entendre le foisonnement des histoires, la multiplicité des trajets. Ce qu’ils ont donné d’eux-mêmes, ce qu’ils ont apporté, et comment, avec leur aide, ce pays s’est transformé. Ce qu’on voudrait, c’est vérifier la vieille leçon du « vent vivant des peuples » [1] selon laquelle ce qu’on appelle trop souvent invasion est une force de sédimentation. Ceux qui hier encore étaient des étrangers, finissent, un jour, par devenir à leur tour des gens d’ici. La nation n’est rien d’autre que ce lent mouvement toujours recommencé. »

Ouverture

C’est un mouvement sans commencement ni fin.
Comme la mer.
Une vague après l’autre.
Difficile de dire où ça commence.
Quand ça a commencé.
Depuis toujours jusqu’à toujours.
« Le vent vivant des peuples ».
Il y en a qui sont déjà là.
D’autres qui viennent.
Indéfiniment.
Peu importent les océans, les lois, les barrières, les prisons, les renvois.
Il y en a toujours qui viennent.
Qui restent.
Vivent là.
Jusqu’aux prochains qui viendront.
Encore.
Et encore.
Vague après vague comme fait la mer.
Laissant chaque fois sur la plage richesses et sédiments.
Compter les années c’est comme compter les vagues.
Qui viennent.
Ne cessent de venir.
La nation ce n’est rien d’autre que ce mouvement-là.
Nation toujours recommencée.
Ce qu’on appelle histoire.
Non pas invasion mais sédimentation.
Dialogue sans fin
entre la roche et l’alluvion,
entre la terre durcie et le sable,
jusqu’à ce que tout cela, avec les années,
devienne même solidité où arrimer les arbres.
Rien n’effraie celui qui veut venir.
Ni la misère.
Ni la dureté.
La pire violence c’est déjà de partir.
Chaque partir est un mourir.
Chaque frontière, une mort.
Mais chaque fois l’espoir
de renaître de l’autre côté.
Pour ça que viennent.
Sont venus et viendront.
Les immigrants.

Mains nus.
Bras nus.
Nue aussi cette énergie qui les déborde,
comme si, d’avoir du faire un tel effort
pour s’arracher à leur terre, à leur histoire,
aux tendresses et aux gestes d’enfance,
les laissait désormais avec cette force à vif.
« N’importe quoi », ils disent, quand ils parlent du travail.
« N’importe où », ils disent, quand ils parlent de la ville, du logement.
Sinon comment auraient-ils pu accepter de pareilles conditions de misère, sans jamais rechigner, sinon cet œil
qu’ils gardent ouvert sur ailleurs, encore ailleurs,
autre lieu, autre travail, que ce soit mieux,
et vivre
pour l’immigrant,
c’est toujours cette marche à l’étoile :
que ce soit mieux.

Celui qui est parti s’est défait de tout.
Il n’est jamais assez léger, jamais assez nu.
Celui qui arrive ne possède plus rien.
Et ce rien,
la terre et le peuple qui l’accueillent,
exigent
qu’il en fasse don, sans aucune retenue.
Démuni de tout, il n’a plus que lui-même à offrir.
Il est pour lui-même sa seule terre, son dernier arpent de terre
sur qui repose tout espoir de survie,
d’être accueilli
et de faire récolte.

De tout cela, les chiffres
ne disent rien.
Les statistiques, les parti-pris,
tous ces mots que l’on agite
autour de leur venue.
La vie vivante est ailleurs.
Dans le foisonnement des histoires.
La multiplicité des trajets,
Chaque vie est un chemin.
Et on ne peut regarder qu’un visage à la fois.
Une vie après l’autre.
C’est déjà tellement immense
un visage.
Quand on s’approche d’un visage
(mais les mains font aussi partie du visage)
c’est comme si tout ce qui l’entourait

- ville, champs, usines
ce qu’on appelle : le monde -
comme si tout ce qu’il avait connu
traversé
s’y trouvait absorbé,
comme si le monde n’apparaissait plus qu’en s’y reflétant.
La peau comme un miroir.
Le monde devenu cette peau.
Incarné.
Chaque visage incarne le monde.
Le plus insignifiant comme le plus radieux.
Un monde qui devient encore plus vaste
lorsqu’il apparaît dans les visages de ceux
qui ont connu d’autres versants, d’autres horizons
un autre ciel, peut-être.

Les visages de ceux et celles qui ont migré
font l’offrande
à ceux qui n’ont jamais bougé
d’un monde bien plus grand qu’ils ne l’auraient imaginé.
Bien plus proche, aussi.
Peut-être ça qui fait peur.
Il faut un tel effort sur soi
pour se mettre à la dimension du monde.

Ce qu’on voudrait c’est saluer leur venue
comme si c’était la terre
de Champagne-Ardenne elle-même
qui les accueillait
ayant appris de sa très longue histoire
que la plupart de ceux qui
arrivent ainsi
vont faire
souche
devenir
ses enfants adoptifs

Ce qu’on voudrait
c’est faire entendre
la scansion de leurs venues
faire entendre
ces pas de solitaires
qui s’ajoutant
à ceux qui les précèdent
finissent par faire masse
nombre.

Cette marche continue des immigrants.

Notes

[1] Paul Valéry, « Images de la France » in Regards sur le monde actue

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