Petits points cardinaux

Michel Séonnet

Que dirai-je aux enfants de la nuit ?

Regard perçant sur de coupables égarements

Jean-Claude Lebrun

L’Humanité, 25 mars 1994

Ce qui impressionne dans le premier livre de Michel Séonnet, c’est sa façon tranquille de s’emparer de sujets encore brûlants – la Milice pendant l’Occupation et le terrorisme gauchiste – tout en ne cessant pas d’afficher une haute exigence littéraire. Que dirais-je aux enfants de la nuit ? se présente à cet égard comme une réussite incontestable. Par la finesse et l’intelligence du regard. Et plus encore peut-être par un style d’écriture, derrière lequel se profile l’influence du grand écrivain exemplaire qu’est devenu Claude Simon pour une nouvelle génération de romanciers.

 Un récit aussi elliptique qu’une conversation saisie au vol qui laisse peu à peu percevoir ce dont il est porteur.

 « Je me souviens de ce que je n’ai jamais connu... » : au détour d’une phrase d’aspect paradoxal, le motif principal du livre se trouve tout de suite en place. Mais à la manière d’une balise discrète, qui ne prendra sens qu’ultérieurement. Pour cela, il faudra que le récit dans un premier temps aussi elliptique qu’une conversation saisie au vol, laisse progressivement percevoir ce dont il est porteur. Puisque, en effet, il s’ouvrait sur un étrange dialogue syncopé entre deux personnages anonymes, lui-même entrecoupé de citations d’un livre complètement inconnu. Et qu’à la page suivante on voyait soudainement démarrer, en contraste avec cet exorde minimaliste, une narration à la prose ample et riche : « Chaque vendredi, à l’heure du voile déchiré et de la terre qui tremble, le vieil homme s’engageait sur le chemin de poussière calcinée qui s’élevait lentement au dessus du village et où rapidement, passé l’ombre des dernières maisons, il ne semblait plus avancer que conduit, guidé, poussé par les frottements rageurs des cigales, par cette digue mouvante d’odeurs que la chaleur faisait monter de chaque bas-côté... » Ensuite, les deux lignes apparaîtront en alternance, laissant peu à peu se dégager une complémentarité inattendue. Sur la première, trois générations, morts et vivants mêlés, vont se rencontrer et s’affronter. Il y a là Louis Bertini, qui fut un responsable de la Milice, Fortuné Laugier, son filleul et disciple, qui à vingt ans porta l’uniforme bleu avant d’endosser dans les dernière semaines celui des Waffen SS, et Louise Laugier, sa fille, qui, arrivée à l’âge adulte et pour faire pièce à l’infamant héritage, s’est délibérément tournée vers le terrorisme gauchiste. Les voici donc maintenant réunis à huis clos : Louise pense venue l’heure des comptes avec les encombrants fantômes du passé. Bertini a été exécuté à la Libération, Laugier a obtenu un sursis jusqu’en... 1964.

 L’unité et la cohérence d’une vision du monde capable à la fois de sentimentalité, d’extase et de cruauté.

 À la façon des personnages de la « littérature des pères », qu’on vit émerger à la même époque en Allemagne, ils sont ici sommés de sortir du silence et de s’expliquer. On découvre alors des itinéraires individuels tristement classiques. Tel celui de Bertini, ancien officier subalterne, catholique intransigeant et violemment antirépublicain avec la « foi d’un autre siècle », qui s’était naturellement retrouvé dans l’idéologie régressive de Vichy. Dans cette première branche du récit, Michel Séonnet fait donc apparaître certaines sources de ces dérives, notamment une nostalgie vivace pour un ordre ancien perçu comme naturel et intangible. La seconde branche du récit nous en montre ensuite les conséquences d’apparence surprenante, comme cette soumission admirative à la nature dans un décor méditerranéen évoqué avec lyrisme, derrière laquelle c’est un véritable anti-humanisme qui pointe le bout du nez. Chemin faisant, sans cuistrerie aucune, il laisse ainsi deviner l’unité et la cohérence d’une vision du monde capable à la fois de sentimentalité, d’extase et de cruauté. Si cette région d’incendies et d’oliviers calcinés a surtout gardé le souvenir de l’humanisme vigilant et héroïque d’un Max Barel elle eut aussi ses Bertini et ses Laugier. Par le refus de la simplification, ce roman touche loin et profond sur un sujet sensible à la mémoire nationale.

 Des images superbes – « ...ce vent qui n’en finissait pas de limer le ciel jusqu’à une impossible transparence... » – restituent ces paysages, vus d’une semblable façon par Bertini, Laugier et même Louise, sans paraître laisser aucune place à l’homme. Ou alors, quand il lui est enfin donné de se présenter, c’est pour infliger à la nature blessures et mutilations, à l’image du vieux chêne, dont les tailles successives ont été consignées dans un carnet à la façon d’une chronique de la douleur. Au cours de leur dialogue imaginaire, Bertini, Laugier et Louise se retrouvent dans cette blessure faite à l’arbre, par eux pareillement ressentie. Ce qui se profile là, de manière subreptice, c’est entre eux trois un même vieux fonds d’anti-humanisme. Si la jeune femme manifeste son rejet du passé honteux des deux hommes, en s’engageant dans un combat qu’elle se figure révolutionnaire, c’est en effet avec les moyens d’une violence primitive qu’eux-mêmes n’auraient certes pas récusée. Comme si elle ne pouvait d’abord surmonter ce passé qu’en en reproduisant les méthodes expéditives. Louise restera (pour un temps encore ?) une « enfant de la nuit », alors qu’elle avait cru rompre avec son héritage maudit. « Je n’ai fait que reprendre le flambeau. J’ai juste changé de main », note-t-elle avec une sorte de lucidité, où l’émotion et l’impuissance le disputent sans doute à la provocation.

 Une subtilité dans laquelle la clairvoyance ne se dilue pas : c’est ce qui ressort au bout du compte de ce premier roman à la saisissante conduite d’écriture, dans lequel la complexité des choses ne se réduit jamais à sa plus simple expression. Bref, Michel Séonnet ne cède jamais aux facilités d’un schématisme édifiant. En laissant entrevoir l’entrelacs des motivations de chacun, sans perdre de vue le poids de sa responsabilité historique, il accomplit impeccablement la gageure à l’origine de son livre. Ainsi, l’on observera avec stupéfaction que, dans telle adhésion active à l’idéologie vichyste, les « Paroles » messianiques d’un prêtre héritier de 1789, qui annonçaient un pouvoir du peuple auquel l’individu devrait se sacrifier, avaient pesé d’un poids déterminant. La « Révolution nationale » envisagée dans le droit fil d’une perversion de l’idée de révolution, l’idée mérite une nouvelle fois réflexion...

 C’est bien par ce refus de la simplification, auquel l’écriture contribue d’une manière évidemment décisive, que le roman de Michel Séonnet touche loin et profond et s’impose comme l’une des réussites les plus convaincantes sur un sujet sensible à la mémoire nationale.

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