Petits points cardinaux

Michel Séonnet

Il faut imaginer Sisyphe heureux

J’essaie d’imaginer la chambre de la cité universitaire où tu logeais à Poitiers lorsque tu étais étudiante. Elle est minuscule. Mais tous les soirs vous êtes quatre ou cinq à vous y entasser. Un thé. Une infusion. La radio qui marche ou bien le tourne-disque. Et puis parler, parler. Des cours, des mémoires sur lesquels les unes et les autres vous travaillez, des profs, des autres étudiants aussi, de ce que vous avez fait le dimanche, la veille, le jour-même. Un bain de mots. Au bout d’un certain temps, tu mets quand même tout le monde dehors. Faut que je dorme, tu dis. Mais tu sais si mal dormir ! Tu dégages ton lit de tout ce que l’invasion des filles y a accumulé. Tu te couches. La pile de livres à côté du lit est aussi haute que lui. La plupart empruntés à la bibliothèque. Tu n’as pas beaucoup d’argent. Mais il y a ce gros volume de La Pléiade que ton amie Michèle vient de t’offrir pour tes vingt-ans. Les Essais de Camus. Toi, tu n’en aurais jamais eu les moyens. C’est bien sûr pour des raisons d’étude que tu as mis dans l’œuvre de Camus mort quelques années auparavant. Mais les fragrances ont du en être si fortes que tu n’as plus pu t’en défaire. Sinon ton ami Michèle ne t’aurait pas offert ce précieux volume. Sinon tu ne l’aurais pas à ce point maculé de traits, de soulignements, de hachures, de signes dans la marge, tellement qu’à certaines pages on ne sait plus quoi y lire.
J’imagine que c’est ce livre que tu prends lorsque tes amies sont parties.
C’est celui que j’ouvre aussi.
Et l’impression, avec toi, de refaire tout un chemin. Sorte de longue marche. Par laquelle tu es devenue toi et tu es venue à moi.

Dès la préface de L’envers et l’endroit, page 6, tu sembles avoir deviné ce que ce texte pouvait être pour toi :

...je sais que ma source est dans ce monde de pauvreté et de lumière où j’ai longtemps vécu et dont le souvenir me préserve encore des deux dangers contraires qui menacent tout artiste, le ressentiment et la satisfaction...

Tu n’es pas artiste, mais le danger, pour toi aussi, est d’avoir ressentiment contre le monde d’où tu viens, tes parents, ta famille, ou alors trop d’orgueil de t’en être échappé, d’avoir de tes propres forces, ta propre intelligence, forgé celle que tu es en train de devenir.
Lorsque tu me parlais de L’envers et l’endroit, lorsque tu bravais la défiance que tu savais que j’avais envers Camus, c’était, oui, comme d’une terre natale. Et bien souvent tu te promettais d’y revenir.
L’envers et l’endroit était devenu ton livre de chevet. Au sens fort. Un livre qui reste à son chevet comme on veille un malade. Pour soigner quoi en toi ? Depuis que tu es à Poitiers, tu ne t’es jamais sentie aussi libre. Ta bourse. Des petits boulots. Tu pars en stop jusqu’en Espagne avec en poche à peine de quoi acheter du pain. Des rencontres. Premiers amours. La vie est là qui s’ouvre, large - et qui te terrorise. Vers où aller ? Tant d’appels contraires. Bientôt tu auras ta maîtrise, mais après ? Pour faire quoi ? Servir à quoi ? Servir à qui ? Servir ! Servir ! C’est toujours ce mot qui te taraude. Tu lis :

La vie est courte et c’est péché de perdre son temps.

Tu lis :

A cette heure, tout mon royaume est de ce monde.

Tu lis :

... ce qui compte c’est d’être vrai et alors tout s’y inscrit, l’humanité et la simplicité. Et quand donc suis-je plus vrai que lorsque je suis le monde ? Je suis comblé avant d’avoir désiré. L’éternité est là et moi je l’espérais. Ce n’est plus d’être heureux que je souhaite maintenant, mais seulement d’être conscient.

Ce que tu lis, ce ne sont pas des choses extérieures qui te viendraient d’un en-haut, d’un ailleurs, la vérité que quelque sommité viendrait lui asséner avec persuasion. Ce que tu lis c’est quelque chose de toi-même. Tu lis dans ce livre comme dans ton propre cœur. Quelque chose de ta propre vie.

Je tiens au monde par tous les gestes, aux hommes par toute ma pitié et ma reconnaissance. Voilà. C’est ça. Rien d’autre que ça pour faire son royaume. Les gestes des hommes. Des femmes. Tes amies. Tes camarades. Ceux que tu connais et ceux que tu ne connais pas encore. Il n’y a rien d’autre que le partage de ces gestes. L’amitié et l’amour qui en naît. Le grand courage, c’est encore de tenir les yeux ouverts sur la lumière comme sur la mort.

Et ça te fait trembler.

Je tourne les pages. Noces à Tipasa. Ceci, qui te vient droit dessus, pénètre en toi tu ne sais trop comment, et que ton corps reconnaît bien avant ton esprit :

...l’orgueil de vivre que le monde tout entier conspire à me donner.

Tu poursuis ta lecture.

... cette leçon d’amour et de patience qui peut seule nous conduire au cœur battant du monde.

Devines-tu, déjà, dans ce lit étroit de ta chambre de cité universitaire que jamais tu n’aspireras à habiter ailleurs ? Que tu auras l’audace de croire qu’il n’y a de vie vivante et réelle qu’à l’approche de ce cœur battant ? Que ce sera pour toi une sorte de mot d’ordre mais jamais à ce point formulé, comme là, comme tu le ressens à ce moment-là, seule, libre de tout, oppressée par tant de liberté et tant de solitude ?

Car s’il y a un péché contre la vie, ce n’est peut-être pas tant d’en désespérer que d’espérer une autre vie, et de se dérober à l’implacable grandeur de celle-ci.

Et plus loin :

Et vivre, c’est ne pas se résigner.

A la manière que tu as de souligner ces phrases, coups de crayon hâtifs, énergiques, comme des coups de scalpels, quelque chose d’un outil qui entame un corps qui résiste, j’ai l’impression que ce corps c’est ton propre corps, et le geste c’est comme vouloir y graver les mots, celle qui se dit : Ma petite fille, entre-toi bien ça dans la tête, dans le ventre, dans le cœur !

Vient Sisyphe. On dirait que les pages en sont mâchées tellement tu les as tournées et retournées.

Il n’y a qu’un seul luxe... et c’est celui des relations humaines. Comment ne pas comprendre que dans cet univers vulnérable, tout ce qui est humain et n’est que cela prend un sens plus brûlant ? Visages tendus, fraternité menacée, amitié si forte et si pudique des hommes entre eux, ce sont les vraies richesses puisqu’elles sont périssables.

Pousser sa pierre. Encore et encore. La vie n’est rien d’autre. Tu le sais. L’apprends. Chaque jour le confirme. C’est cet effort soutenu qui fait l’humanité des hommes et non pas l’abandon à quelque au-delà consolateur. Pousser sa pierre. Tu pourrais dire aussi bien : porter sa croix, tomber, se relever, aller, marcher, chuter, reprendre, pas d’autre vie que ça, pas d’autre lieu où trouver le bonheur. Il n’y a pas contradiction entre cette passion sans autre horizon pour la terre et pour l’homme et ce que tu crois comprendre de la foi en Jésus de Nazareth. Pas de contradiction, en tout cas, avec ce que tu en vis. Tu l’écris. Le répètes. Si je crois en Dieu, c’est parce que je crois en l’homme, je crois en l’homme avant de croire en Dieu, Dieu n’est pas une porte de sortie, un échappatoire, une compensation aux misères de l’homme, je crois dans les œuvres de l’homme, dans son destin, dans cette terre qui est si belle, et je crois que Dieu lui-même n’a rien d’autre que cet homme et cette terre pour se manifester à nous, c’est pourquoi je déteste la souffrance, la destruction et la mort. Tu dis : Je ne suis pas une théoricienne. Tu dis : Je dis ce que je ressens, ce que je vis. Mais lorsque je te fais lire le manuscrit de ce livre que j’ai consacré à Dietrich Bonhoeffer, c’est cette phrase que le pasteur allemand écrivit à quelque temps d’être exécuté :

Ce n’est qu’en aimant la vie et la terre assez pour que tout semble fini lorsqu’elles sont perdues qu’on a le droit de croire à la résurrection des mort

Tu comprends que c’est là exactement ce que tu crois, ce que tu penses, ce que depuis tes vingt-ans tu ne cesses de relire dans ton vieux volume de Camus, ce Oui à la terre, au monde, à la vie, et la certitude que seul celui qui prononce ce Oui, seul celui qui prend le risque d’aller au bout de ce Oui, peut honnêtement prétendre croire en Dieu. Notre royaume est de se monde, oui. De cette Terre à bonheur comme tu le lis dans Guillevic et le partage avec tes élèves. Quoi d’autre sinon lutter avec ses maigres armes pour qu’il en soit ainsi ?

Il faut imaginer Sisyphe heureux.

Tu as recopié la phrase plus d’une fois dans tes cahiers. Comme une sorte de mot d’ordre. Sisyphe, il n’y a pas à l’inventer, pas à chercher à le devenir : tu l’es. Et pas seulement le matin lorsque tu partais au collège. Aimer, n’est-ce pas aussi ne jamais cesser d’affronter le défi de pesanteur, d’habitudes et d’ennui. Tu pousses ton rocher. La montagne est plus d’une fois aride. La pente est raide. Et les espoirs d’arriver, de réussir, de lier quelque chose avec ces gamins qui te sont confiés, dérapent bien vite. Il faut recommencer. Encore. Être heureux de ça ! Y trouver raison de vivre. Tu l’ajoutes comme une Béatitude de plus : Heureuse celle qui chaque jour est prête à remonter la pente des doutes et des illusions perdues, elle aura droit à sa part de lumière.

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