Petits points cardinaux

Michel Séonnet

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A quel point Maurras était provençal, je ne l’ai découvert que très récemment à la lecture de l’ouvrage que Stéphane Giocanti lui a consacré. [1]Je m’étais enfin décidé à aller voir de quoi il retournait dans cette pensée, cette écriture aussi, qui avaient à tel point conquis deux générations des hommes de ma famille qu’elles avaient largement contribué à leurs errements de la collaboration, si bien que l’un en était mort exécuté à la Libération et plusieurs emprisonnés puis déchus de leurs droits pour trahison et intelligence avec l’ennemi. Longtemps je m’en étais tenu à l’écart. Comme si c’était là quelque maléfice devant lequel moi aussi j’aurais pu succomber. Ou parce que tout ce qui était écrit sur Maurras l’était par des thuriféraires dont les élans peu contrits m’étaient d’avance insupportables. Je ne sais ce qui me décida. Un article, peut-être, soulignant « l’honnêteté » du livre de Giocanti. Au fil des pages, malgré tout, et comme je le craignais, j’avais du mal à tenir à distance la fascination pour ce jeune homme de Martigues monté à Paris. Sa brillance. Son culot. Ses émois. Son talent aussi. Il lui avait fallu - lui aussi ! - venir dans la capitale pour découvrir avec émotion combien le tenait le pays et la langue qu’il avait quittés.

Ma Provence m’était devenue beaucoup plus chère de loin... Ma mère assurait, pour me taquiner, que j’avais appris le provençal à Paris.

C’est en tout cas de Paris que Maurras correspond avec le vieux poète avignonnais Joseph Roumanille, là qu’il participe aux réunions de la Société des Félibres de Paris, là qu’il prononce un éloge de Théodore Aubanel, le poète de La Miougrano Entre-duberto [2], le décrivant comme un Baudelaire provençal, ce qui lui vaudra l’adoubement de Mistral lui-même qui lui écrit :

Merci pour la cause. Veuillez, à l’occasion, nous aider à sauver notre âme.

Le provençal de Maurras n’est pour l’heure pas très correct. Il faudra faire corriger ses premiers textes. Il s’améliorera au fil des années, sa mère n’avait pas complètement tort. Les poèmes qu’il écrira par la suite en provençal, même s’ils ne sont pas très nombreux, lui permettront de participer pleinement au mouvement félibrige, et plus tard, après bien des tractations (certains félibres s’inquiétant quand même de voir associer à leur cause les idées que Maurras représente), il sera fait Majoral, recevra la fameuse cigale d’or transmise de majoral à majoral, et intégrera ainsi le Consistoire des cinquante membres nommés, garants de la « philosophie félibréenne ». Son attachement au mouvement félibrige est d’ailleurs à ce point essentiel pour lui, que lorsqu’en 1945, à la suite du procès qui le condamnera à la prison et à la déchéance de ses droits, le Consistoire du félibrige ayant décidé de l’exclure de son cercle, Maurras contestera avec virulence cette décision. Depuis la centrale de Riom où il est incarcéré il écrit Brèu de memori  [3], une centaine de pages rédigées en provençal dans lequel il argue de ce que le Félibrige, n’étant pas un corps d’État, n’est pas obligé de suivre la loi de proscription. Son plaidoyer doit convaincre puisqu’il est décidé que la cigale d’or de Maurras sera seulement mise en sommeil. On ne nommera aucun Majoral pour lui succéder. A sa mort le journal du mouvement provençal ne pourra s’empêcher de rappeler que toutes les fois que le Félibrige, la Provence, la langue d’Oc, eurent besoin de sa plume, il suivit la tradition mistralienne..., et que, en que, en conséquence, il convenait de donner un dernier salut à ce fils de Provence qui a écrit dans notre langue et magnifiquement servi jusqu’à sa mort l’idée de sa jeunesse rangée sous la bannière mistralienne.

Le lien de Maurras au provençalisme et à Mistral est loin d’être anecdotique. Il est immédiatement politique. Dans Maurras, le chaos et l’ordre, Stéphane Giocanti insiste sur cette conjonction en soulignant qu’en 1872, « La Déclaration des félibres fédéralistes marque bien l’entrée de Maurras en politique. » C’est dans le « nationalisme » provençal, cette identification d’une terre et d’une culture, cette image figée et prétendument éternelle qu’en a dressée Mistral, qu’il trouvera les archétypes de sa pensée nationale. Avec, comme corolaire, la désignation de l’étranger comme métèque – donc ennemi. Entre Maurras et le mouvement mistralien, la proximité de pensée, de vocabulaire aussi, est constante. Jusqu’aux détours des cantiques d’Eglise. Il ne faut pas gratter beaucoup pour s’apercevoir que le Prouvençau e catouli, ce cantique "national" de la Provence attribué souvent à tort à Mistral, est en fait l’œuvre d’un certain Malachie Frizet (1849-1909), félibre réputé, disciple de Mistral, longtemps secrétaire de rédaction du journal félibréeen Lou Prouvençau. Il composa le cantique pour l’inauguration de la chapelle Notre-Dame de Provence, à Forcalquier, en 1875. A cette occasion, Frizet reçut de Mistral le premier prix, une fleur d’or, qu’il accrocha aussitôt au manteau bleu de la Vierge. Quelques années plus tard, l’auteur de l’hymne provençal devint rédacteur en chef du journal royaliste « L’Eclair ». Il le fut jusqu’à sa mort. Pas étonnant, alors, qu’au fil des couplets on y entendit confier à Notre-Dame la crainte d’un mauvais vent venu du nord, et la promesse de se mettre en Croisade au cas où il se ferait trop menaçant.

Nouestei fiéu, o boueno Maire.
Gardo-lei dei faus savènt
Manten.li la fe dei paire,
Car s’aubouro un marrit vènt.

Se dòu Nord l’auro glaçado
Sus li champ vèn mai boufa,
S’armaran pèr la Crousado
Vers l’autar que t’aven fa !
 [4]

Sans doute faut-il faire attention de ne pas lire à l’envers ce qui relie Maurras à Mistral. Si Mistral a adoubé le jeune poète, si Maurras a développé sa vision du monde à partir de celle du Capoulié du félibrige, associant, autour de la figure de l’olivier, les références à une Grèce antique, un spiritualisme de la terre et de la "nation", et une référence continue à la tradition catholique (ce qui, chez Mistral comme chez Maurras, ne va pas sans tension entre un paganisme de passion et un monothéisme de raison), il n’en reste pas moins que Mistral, mort en 1914, soit à peine six ans après la création de l’Action française, n’a jamais, de près ou de loin, approché les activités et les actions du mouvement. N’en reste pas moins qu’il y a des proximités dont aujourd’hui les mistraliens fervents ne savent comment se défaire. Ainsi du sort réservé à l’imposante plaque de marbre sur laquelle est gravé l’hommage que rendit le maréchal Pétain au poète de Maillane. Initialement réalisée pour le hall de la mairie du village, elle en fut enlevée à la Libération. Elle fut alors entreposée dans quelque cave municipale. Mais lorsque la maison-musée de Mistral fut réhabilitée à des fins de visites, la question se posa : qu’en faire ? la mettre ? ne pas la mettre ? Elle fut finalement apposée dans un angle du grand escalier. Ni mise en avant. Ni écartée. Là sans y être, en quelque sorte. Entre dit et non-dit. Comme le sont toujours les familiarités qu’entretient le provencialisme félibrige avec la Révolution nationale.

Sans avoir à l’époque les mots pour le dire, sans faits précis auxquels me rattacher, je crois avoir pressenti dès ma jeunesse qu’il y avait là-bas, à l’autre bout de la Provence, un point où convergeaient la survivance de la langue ancienne et l’infamie qui avait conduit les hommes de ma famille à la collaboration. J’avais entendu parler de rassemblements d’ « anciens » dans la région des Baux. A l’encontre de mon père qui refusait d’en être, mes oncles y allaient, et il avait suffit de quelques mots glanés lors de leurs discussions entre hommes - « mas », « noblesse », « chants », « banquets », « chevaux », « richesse »,... - pour que j’en voulus à mon père de ne pas nous y emmener. Plus tard, par le biais d’une amie qui y avait de la famille, je fis un passage éclair dans un de ces mas de noblesse provençale. Cela ne fit que me confirmer que, malgré les attraits qu’elle exerçait sur moi, cette « Haute-Provence » ne m’était pas destinée. « Haute-Provence », oui. Provence noble, élitaire, parlant le « Haut-provençal » comme j’entendrais dire Hoch Deutsch pour la langue allemande la plus considérée. Provence supérieure, en quelque sorte, par rapport à celle dont nous étions issus : marginale, décentrée, pouilleuse et patoisante. De cette Provence, aussi, je n’étais qu’une sorte de lointain bâtard. Un étranger. Et la langue que l’on y parlait, aussi vibrante que je la ressentis, aussi intime, part de moi-même, corps de mon corps, m’était aussi langue étrangère, langue qui tout à la fois m’avait été volée en bouche, m’empêchant de la parler, et dérobée par une caste lointaine, héréditaire, m’empêchant tout autant. Je contresignais alors toutes les décisions de mon grand-père qui avait souhaité pour les siens de se tenir à l’écart de cette langue perdue. La France, le français, c’était là notre destin, et notre seul combat était de s’en faire accepter, y être le meilleur. Grande fut sa fierté lorsque rompant toute prétention à un avenir scientifique je m’engageais dans des études de lettres françaises. A son idée, je prolongeais son exigence de beau parler, d’écriture sans défaut. Il fut le seul de la famille à me soutenir sans conditions dans ce choix à contre-courant. C’était donc dit : je ferais Khâgne au lycée Masséna de Nice, Normale sup, plus tard, à Paris. Ni lui ni moi ne pouvions prévoir que les années à venir verraient fleurir les cent fleurs d’une révolte qui, ici, dans notre extrême-sud, chercherait son langage sous les couleurs jaune et rouge frappées de l’étoile occitane. Et d’un mot d’ordre : Volem viure al pais. [5]

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Notes

[1] Maurras, le chaos et l’ordre, Flammarion 2006

[2] La Grenade entrouverte

[3] Abrégé d’un mémoire

[4] Notre foi, ô bonne Mère / Garde-la des faux savants / Maintiens la foi des pères / Car il se lève un mauvais vent. / Si du nord la bise glacée / Sur les champs vient souffler à nouveau /Nous nous armerons pour la Croisade / Vers l’autel que nous t’avons fait.

[5] Nous voulons vivre au pays

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