Petits points cardinaux

Michel Séonnet

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Je veux croire à cet air du temps que l’on respire sans y prendre garde, une bouffée ici, une bouffée là, et un jour ça prend corps en soi, comme si c’était de soi, on ne sait pas comment ça a commencé ce dont on est sûr c’est que cela répondait à une attente que l’on ne savait pas dire, comme une réponse qui serait venue sans que l’on eût eu conscience de poser la question. Ainsi de l’occitanisme qui nous échut dans ce début des années 70. On peut bien sûr, après coup, en retracer le chemin bien plus large que soi, les événements, les dates. Mais sur le moment, ça vient. On ne fait qu’accueillir. Une chanson. Un article. Un livre. Une conférence. Et un jour on se retrouve – je me retrouve – perché sur la remorque d’un tracteur, agitant des banderoles Volem viure al païs, un parmi des centaines, des milliers, 40 000 ? 50 000 ? c’est un décor immense de rochers et d’herbes sèches, de tentes, de drapeaux, de vent, de soleil écrasant et de fraicheur bienvenue lorsque, d’un bord à l’autre de la nuit, ces milliers rassemblés, tantôt dansant, tantôt chantant, tantôt s’aimant, se laissent traverser par la voix illuminatrice de Colette Magny ou reprennent à la volée les chants de Claude Marti :

Vos vau parla d’un païs que vol viure,
vos vau parla d’un païs que moritz...
 [1]

Cela a lieu le 25 août 1973, dans le cirque de Rajal, sur le causse du Larzac. Je connaissais déjà les chansons de Claude Marti. J’avais certains de ses disques. Mais là, sur le causse, au milieu de la nuit, et ces milliers que nous étions sur les rochers, les replats, comme une constellation terreuse éclairant tout autant que celles qui sont dans le ciel : c’était quelque chose d’une liturgie dont Marti était l’officiant. J’ai retrouvé quelques photos sur internet, et à les regarder c’est tout le corps qui en frissonne encore comme s’il se souvenait de sa propre naissance. Nous étions venus de Nice. Un cortège de voitures, de tracteurs, de bus aussi, tous nantis de drapeaux, de banderoles. « Marche sur le Larzac des paysans travailleurs ». Les « paysans travailleurs », à cette époque, c’est l’extrême gauche paysanne, influence chinoise (le paysan est un travailleur), manière des gens de la terre de s’insérer dans un mouvement qui, depuis que les feux de mai 68 ont été éteints, n’a cessé de tracer son chemin de poudre. Les viticulteurs du Languedoc. Lip. Le Larzac, maintenant, où l’armée veut étendre son camp militaire au détriment des troupeaux de moutons. Des « paysans-travailleurs », il y en a aussi à Nice. Sur les collines. Quelques jeunes cultivateurs d’œillets qui ont rejoint les exploitations familiales mais ne veulent pas pour autant rompre avec les camaraderies étudiantes et ouvrières. En route, notre cortège s’est augmenté de viticulteurs, de maraichers. Il y a eu plusieurs haltes. Plusieurs jours. Et là, arrivant sur le plateau moins vite que marche à pied tellement il y a de monde, c’est cette vertigineuse fraternité où le « tous unis » de la banderole fédératrice n’efface pas les revendications de différences, de particularités. Plus encore – et c’est sans doute cela la fierté qui nous étreint : c’est « notre » différence, « notre » différence occitane qui rassemble et qui unit lorsque, le jour suivant, ces milliers traversent le causse jusqu’à une ferme interdite par les militaires en scandant : Gardarem lo Larzac.

Marti était enseignant. Instituteur. Et enseigner c’était ce que, poésie et musique aidant, il faisait au gré de ses chansons. Enseigner l’histoire. Enseigner le pays. Cette part du monde effacée et la langue pour la dire. De Marti, j’avais déjà appris Lo nom de mon païs – Occitanie. Un pays bien plus large que cette Haute-Provence dont je me défiais. Un pays avec une « vraie » langue qu’authentifiait le sérieux de grammaires, de dictionnaires, de linguistes. Mais surtout : un pays avec une histoire qui faisait de ses habitants un peuple. De Marti, j’appris les Cathares et Montségur :

Cinc cents èretz a Montsegur
sabent çò que viure vòl dire... [2]

J’appris les luttes viticoles du Languedoc :

Marcelin Albert, e la communo de Narbonno. [3]

J’appris aussi (ou plutôt, je redécouvris ce que j’avais déjà côtoyé au cours de mes études, mais dans la langue originale cette fois) la prodigieuse floraison poétique des trobadors, Bernart de Vantadorn, Jauffre Rudel.

Ça qui m’éblouissait : que tant de hautes merveilles aient été écrites dans une langue sœur de la langue patoisante de mes anciens. Que leur souffle ait été pris à ce souffle là. Ça qui me révoltait : que je n’en aie rien su jusque là. Et je pouvais alors reprendre avec tant d’autres la chanson de l’instituteur Marti :

Mas perqué, perqué
.M’an pas dit à l’escóla... [4]

Ce qui me revenait avec Marti (je dis Marti, car ce fut – rôle d’instituteur ! - la porte qui s’ouvrit à la facilité de l’ignare, après ce fut livres sur livres), ce qui faisait révélation, c’était la lourde pâte d’histoire dans laquelle tout cela – langue, livres, poèmes – prenait essor, mouvement, et donc aussi devenir. Contrairement à Mistral et au Félibre, Marti et tout le mouvement occitaniste nous redonnaient la langue et l’histoire dans un présent où nous pouvions prendre place. Les Cathares nous étaient contemporains. Ils avaient fait face à la guerre d’extermination menée par les français et l’Église de la même manière que, un peu partout dans le monde au moment où Marti les chantait – et nous avec lui -, des peuples devaient lutter pour leur liberté et leur indépendance. Au mois de janvier de cette année 1973, la signature des accords de Paris avait mis fin à la guerre du Vietnam – et c’était comme une revanche posthume des morts de Montségur, des bûchers de Narbonne. Sur le causse du Larzac, dans l’immensité du cirque de Rajal, des membres de l’IRA avaient pris la parole, des exilés du Chili sous la botte depuis deux ans, des opposants Grecs qui avaient fuit le régime des colonels. Et lorsque certains, dans l’élan, dénonçaient le « génocide culturel de l’Occitanie par le colonialisme intérieur », c’était manière de se hausser à la grandeur de cette histoire. A sa dignité. A sa promesse, aussi : ce n’était pas un combat perdu d’avance. Il y avait dans ce brassage de langues, de luttes et de poésie l’ouverture d’un futur possible qui avait tout pour séduire un jeune homme de même pas vingt ans qui écrirait cal lutar o se faire mai pichon qu’un mort  [5] dans son unique poème en langue.

Moins aveuglé ou plus curieux j’aurais pourtant pu découvrir certaines de ces choses à la lecture de Mistral et des auteurs félibréens. Ceci, par exemple, que je découvre aujourd’hui dans une très longue note de Mistral qui commente ses propres vers de Calendal, et particulièrement ce passage de l’invocation à l’âme de la Provence où il est question de ce qui fut appelé croisade contre les Albigeois et que j’avais découvert à l’écoute de Marti sous le nom emblématique de Montségur. " Bien que la croisade commandée par Simon de Montfort, écrit Mistral, ne fût dirigée ostensiblement que contre les hérétiques du Midi et plus tard contre le Comte de Toulouse, les villes libres de Provence comprirent admirablement que sous le prétexte religieux se cachait un antagonisme de race et quoique trés-catholiques, elles prirent hardiment parti contre les Croisés. Il faut dire, du reste, que cette intelligence de la nationalité se manifesta spontanément dans tous les pays de langue d’Oc, c’est-à-dire depuis les Alpes jusqu’au golfe de Gascogne et de la Loire jusqu’à l’Èbre. Ces populations, de tout temps sympathiques entre elles par une similitude de climat, d’instincts, de mœurs, de croyances, de législation et de langue, se trouvaient à cette époque prêtes à former un état de Provinces-Unies. Leur nationalité, révélée et propagée par les chants des Troubadours, avait mûri rapidement, au soleil des libertés locales. Pour que cette force éparse prit vigoureusement conscience d’elle-même, il ne fallait plus qu’une occasion, une guerre d’intérêt commun. Cette guerre s’offrit, mais dans de malheureuses conditions. Le Nord, armé par l’Église, soutenu par cette influence énorme qui avait, dans les Croisades, précipité l’Europe sur l’Asie, avait à son service les masses innombrables de la Chrétienté, et à son aide l’exaltation du fanatisme. Le Midi, taxé d’hérésie, mal gré qu’il en eût, travaillé par les prédicants, désolé par l’Inquisition, suspect à ses alliés et défenseurs naturels (entre autres le Comte de Provence), faute d’un chef habile et énergique, apporta dans la lutte plus d’héroïsme que d’ensemble, et succomba. Il fallait, parait-il, que cela fut, pour que la vieille Gaule devint la France moderne. Seulement, les Méridionaux eussent préféré que cela se fit plus cordialement, et désiré que la fusion n’allât pas au-delà de l’état fédératif. C’est toujours un grand malheur quand par surprise la civilisation doit céder le pas à la barbarie, et le triomphe des Franchimands retarda de deux siècles la marche du progrès. Car, ce qui fut soumis, qu’on le remarque bien, ce fut moins le Midi matériellement parlant que l’esprit du Midi. (.../...) la sève autochtone qui s’était épanouie en une poésie neuve, élégante, chevaleresque, la hardiesse méridionale qui émancipait déjà la pensée et la science, l’élan municipal qui avait fait de nos cités autant de républiques, la vie publique enfin circulant à grands flots dans toute la nation, toutes ces sources de politesse, d’indépendance et de virilité, étaient taries, hélas pour bien des siècles. Aussi, que voulez-vous ? bien que les historiens français condamnent généralement notre cause, quand nous lisons, dans les chroniques. provençales, le récit douloureux de cette guerre inique, nos contrées dévastées, nos villes saccagées, le peuple massacré dans les églises, la brillante noblesse du pays, l’excellent Comte de Toulouse, dépouillés, humiliés, et d’autre part, la valeureuse résistance de nos pères aux cris. enthousiastes de : Tolosa ! Marselha ! Avinhon ! Provensa ! il nous est impossible de ne pas être ému dans notre sang..."

 N’était-ce pas quelque chose de cette émotion du sang que Marti avait réveillé dans le corps du jeune homme que j’étais, le Larzac advenant alors comme une terre de renaissance ? Et n’est-ce pas cette même émotion qui viendrait de me saisir, bien des années plus tard, et dont je tente ici de m’expliquer ? Encore faut-il s’entendre sur ce qu’il en est de ce "sang". Car on voit vite comment ce mot peut facilement entraîner du côté de la race, de la nation, tout un pathos qui irrigue les nationalismes et fomente la haine de l’autre. Mais émotion "du sang", oui, si on dit là, comme dans "coup de sang", quelque chose qui monte du corps lui-même, plus fort que le corps, la raison, quelque chose du cœur, alors, qui est l’origine du sang, quelque chose des entrailles. N’est-ce pas de cela qu’il est question ici ? De quelque chose qui ferait corps en soi d’une langue, comme un sang endormi et retrouvé ? Et l’espoir que si le sang se réveille il peut encore y avoir de la vie.

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Notes

[1] Je vais vous parler d’un pays qui veut vivre, je vais vous parler d’un pays qui meurt.

[2] Ils étaient cent à Montségur / ils savaient ce que vivre veut dire

[3] Marcelin Albert, et la commune de Narbonne

[4] Mais pourquoi, pourquoi / On ne m’a pas dit à l’école...

[5] Il faut lutter ou se faire plus petit qu’un mort

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