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	<title>Petits points cardinaux</title>
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		<title>Apr&#232;s je pourrai dormir tranquille</title>
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		<dc:creator>Michel S&#233;onnet</dc:creator>



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&lt;p&gt;Il faut commencer par ceci. Frantz Fanon. &#034;Les Damn&#233;s de la Terre&#034;. &lt;br class='autobr' /&gt;
S ... , 37 ans. Habite un douar dans le Constantinois. Un jour, au d&#233;but de 1958, a lieu une embuscade meurtri&#232;re non loin du douar. Les forces ennemies (fran&#231;aises) montent une op&#233;ration et assi&#232;gent le village, d'ailleurs vide de soldats. Tous les habitants sont r&#233;unis et interrog&#233;s. Personne ne r&#233;pond. Les soldats commencent &#224; mettre le feu aux maisons. Certains paysans profitent de la confusion qui r&#232;gne pour s'enfuir. (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://petitspointscardinaux.net/l-autre-rive/" rel="directory"&gt;L'autre rive&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Il faut commencer par ceci. Frantz Fanon. &#034;&lt;i&gt;Les Damn&#233;s de la Terre&lt;/i&gt;&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;S ... , 37 ans. Habite un douar dans le Constantinois. Un jour, au d&#233;but de 1958, a lieu une embuscade meurtri&#232;re non loin du douar. Les forces ennemies (fran&#231;aises) montent une op&#233;ration et assi&#232;gent le village, d'ailleurs vide de soldats. Tous les habitants sont r&#233;unis et interrog&#233;s. Personne ne r&#233;pond. Les soldats commencent &#224; mettre le feu aux maisons. Certains paysans profitent de la confusion qui r&#232;gne pour s'enfuir. L'officier donne l'ordre de rassembler les hommes restants et les fait conduire pr&#232;s d'un oued o&#249; le massacre commence. Vingt-neuf hommes sont tu&#233;s &#224; bout portant. S ... est bless&#233;. S .. s'&#233;vanouit et reprend connaissance au milieu d'un groupe de l'A.L.N. Il est soign&#233; par le service sanitaire et &#233;vacu&#233; quand il lui devient impossible de se d&#233;placer. En cours de route, son comportement de plus en plus anormal ne cesse d'inqui&#233;ter l'escorte. Il r&#233;clame un fusil, alors qu'il est civil et impotent, et refuse de marcher devant qui que ce soit. Il ne veut personne derri&#232;re lui. Une nuit, il s'empare d'une arme d'un combattant et maladroitement tire sur les soldats endormis. Est d&#233;sarm&#233; assez brutalement. D&#233;sormais il aura les mains li&#233;es, et c'est ainsi qu'il arrive au Centre.&lt;br/&gt; Au cours de son hospitalisation, il va s'attaquer, avec des armes de fortune, &#224; pr&#232;s de huit malades. Les infirmiers et les m&#233;decins ne sont pas &#233;pargn&#233;s. &lt;br/&gt;
Voici quelques passages des d&#233;clarations du malade : &lt;br/&gt;
&#034;Dieu est avec moi ... mais alors, il n'est pas avec ceux qui sont morts .. mais alors j'ai eu une sacr&#233;e chance .. Dans la vie il faut tuer pour ne pas &#234;tre tu&#233; .. Quand je pense que je ne connaissais rien de leurs histoires ... Il y a des Fran&#231;ais parmi nous. Ils se d&#233;guisent en Arabes. Il faut tous les tuer ... Donne-moi une mitraillette. Tous ces soi-disant Alg&#233;riens sont des Fran&#231;ais ... et ils ne me laissent pas tranquille. D&#232;s que Je veux m'endormir, ils entrent dans ma chambre. Mais maintenant je les connais. Tout le monde veut me tuer. Mais je me d&#233;fendrai. Je les tuerai tous sans exception. Je les &#233;gorgerai les uns apr&#232;s les autres, et toi aussi avec. Vous voulez me descendre, mais il faudra vous y prendre autrement. Cela ne me fera rien de vous abattre. Les petits, les grands, les femmes, les enfants, les chiens, les oiseaux, les &#226;nes ... tout le monde y passera ... Apr&#232;s je pourrai dormir tranquille ... &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;1&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'image est floue. Comme si entre eux et nous il y avait un voile. C'est la nuit. Une cave, plut&#244;t. Ou n'importe quelle pi&#232;ce dont on aurait consciencieusement obstru&#233; les ouvertures. La lumi&#232;re semble venir de ces formes blanches que l'on voit couch&#233;es au sol. Les unes contres les autres. Les membres entrem&#234;l&#233;s, petit troupeau serr&#233; si fort &#224; cause du danger, du froid - de la peur. Rien ne bouge. On devine des mains. P&#226;les. Des mains serr&#233;es comme en pri&#232;re. Des mains qui semblent presque fonc&#233;es au contraste du drap blanc sur lequel elles reposent. Un blanc &#233;pais de bure rapi&#233;c&#233;e. Un blanc sali par les travaux. Un blanc sali par la terre. Les gisants sont couch&#233;s &#224; m&#234;me la terre battue. On voit des pieds qui d&#233;passent. On voit leurs sandales. On voit des chapelets de buis accroch&#233;s aux ceintures. Et on voit bien, maintenant, que les mains que l'on croyait en pri&#232;re sont en fait dans le dos, ramen&#233;es dans le dos, toutes les mains dans le dos au moins pour ce qu'on en voit. Attach&#233;es dans le dos. Entrav&#233;es comme on le fait aux b&#234;tes pour ne pas qu'elles s'&#233;chappent avant la vente. Ou l'abattage ! Comme des b&#234;tes attach&#233;es gisent ces corps de bures blanches. Pieds et mains li&#233;s, on le voit maintenant. Corps entass&#233;s - et non serr&#233;s comme on l'a cru pour &#233;chapper au froid. Corps tomb&#233;s les uns sur les autres, t&#234;te-b&#234;che parfois, si bien que l'on a du mal &#224; savoir combien ils sont. &lt;br/&gt;
Alors on cherche les visages. Et on ne voit plus rien. Qu'un noir de sang jailli des gorges ouvertes comme des bouches immenses. &lt;br/&gt;
Noir, l'h&#233;b&#233;tement des yeux. &lt;br/&gt;
Noires les l&#232;vres emp&#226;t&#233;es de sang sec comme pour &#233;touffer la supplique. &lt;br/&gt;
La pri&#232;re. &lt;br/&gt;
Le dernier cri. &lt;br/&gt;
Bribes de mots in&#233;chapp&#233;s. Ou partis eux aussi dans le sang qui continue &#224; s'&#233;couler, encore, encore un peu, et qui fait flaque au sol puisque la terre n'en peut plus. &lt;br/&gt;
Alors il y a des pas. Des chaussures de guerre. De la lumi&#232;re brusquement et des coups dans les corps pour voir si c'est bien fini. &lt;br/&gt;
Il y a un coup de feu, histoire d'en &#234;tre bien s&#251;r. &lt;br/&gt;
Et une voix qui dit : C'est bon. &lt;br/&gt;
C'est comme un ordre, on les enl&#232;ve. Ils se mettent &#224; deux. Un de chaque c&#244;t&#233;, ils ont l'habitude. Ils tra&#238;nent le corps par les &#233;paules. Les pieds marquent la terre du trait de leur propre sang. Jusqu'&#224; dehors. Au grand soleil vertigineux qui semble veiller sur la man&#339;uvre. &lt;br/&gt;
Complice, le soleil ? &lt;br/&gt;
Les corps sont align&#233;s. &lt;br/&gt;
Ce qui fait que maintenant on peut les compter. &lt;br/&gt;
Sept. &lt;br/&gt;
Sept corps de bure blanche. Avec chacun, au cou, l'entaille noire de la mort. Parmi les moines &#224; la gorge tranch&#233;e, il y en avait un qui &#233;tait aussi po&#232;te. &lt;br/&gt;
Parlant de ce moment, il disait : &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Ce sera le moment de la Rencontre.&lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
Il disait : &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Apr&#232;s je comprendrai vraiment ce qu'Il a voulu faire. &lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Fr. Christophe Lebreton&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;br/&gt;
C'est peut-&#234;tre cela qui lui a donn&#233; la force. &lt;br/&gt;
Qui a fait monter en lui l'impensable culot de dire &#224; celui qui tenait sa vie entre ses mains (mais comment peut-on savoir ce qu'il a dit &#224; ce moment-l&#224; ? ) : &lt;br/&gt;
&#034;Quoi que vous fassiez nous serons toujours proches. Aussi aiguis&#233; qu'il soit, votre couteau ne pourra pas trancher ce que le Mis&#233;ricordieux - B&#233;ni soit son Nom - a myst&#233;rieusement r&#233;uni comme des doigts au bout d'une main.&#034; &lt;br/&gt;
C'est &#224; ce moment qu'il a d&#251; citer la sourate de &#034;La table servie&#034;. &lt;br/&gt;
Il la m&#233;ditait depuis si longtemps ! &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Tu constateras. que les plus proches des croyants par l'amiti&#233; sont ceux qui disent &#034;Oui nous sommes chr&#233;tiens&#034; parce qu'on trouve parmi eux des pr&#234;tres et des moines qui ne s'enflent pas d'orgueil. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Peu de chance, pourtant, que l'&#233;gorgeur lui ait laiss&#233; le temps de citer le moindre verset. &lt;br/&gt;
De dire le moindre mot. &lt;br/&gt;
Qu'importe ! L'un et l'autre savaient de quoi il &#233;tait question. &lt;br/&gt;
L'unique question, peut-&#234;tre. &lt;br/&gt;
Peut-il y avoir plusieurs doigts au bout de la main de Dieu ? &lt;br/&gt;
L'&#233;gorgeur a tranch&#233;. &lt;br/&gt;
La question. &lt;br/&gt;
Et les doigts. &lt;br/&gt;
Mais pas les mots&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;2&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le moine s'est mis en route sur le chemin de terre qui s'&#233;l&#232;ve lentement au dessus du monast&#232;re. C'est comme une danse de montagnes tout autour de lui. Un ballet de montagnes bleues. Tout un vertige de puissance et d'&#233;paules auquel, d&#232;s le d&#233;but, les moines ont li&#233; leur pr&#233;sence. En bas, on devine les oliviers, les lavandes, les ruches que l'un des fr&#232;res entretient avec obstination et respect. L'&#233;t&#233;, c'est un chemin dans la terre poussi&#233;reuse - et le bleu des montagnes comme noy&#233;s dans l'ocre qui vole sous les pieds. L'hiver, la neige est si profonde que l'on ne peut aller tr&#232;s loin - bleu englouti dans le blanc, cette fois, comme de burnous blancs recouvertes les cimes, et la route impossible qui conduit habituellement vers d'autres villages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le moine s'est mis en route, c'est que l'hiver est fini. Il marche. Il aime bien ce chemin. Il aime bien ce moment - une sorte de col - o&#249; il a l'impression de pouvoir, dans une main, tenir le monast&#232;re tout en bas, et de l'autre, toucher ce sommet que l'on appelle &#034;piton d'Abd el-Kader&#034; en souvenir de l'&#201;mir qui y aurait tenue une de ses ultimes d&#233;fenses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'union des contraires, se dit le moine. &lt;br/&gt;
Le haut et le bas. &lt;br/&gt;
La plaine et la montagne. &lt;br/&gt;
La pri&#232;re et le combat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il dit, mais ce sont d&#233;j&#224; les mots de l'&#201;mir Abd el-Kader qui se glissent dans sa bouche. Comme s'il marchait &#224; ses c&#244;t&#233;s. Non pas le combattant - mais le po&#232;te, le mystique dont les &#233;crits sont en bonne place dans la biblioth&#232;que du moine. Celui qui (sans craindre de manquer au respect) ose dire &#224; Dieu : &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Tu es le Seigneur et le Serviteur, &lt;br/&gt;
la proximit&#233; et l'&#233;loignement, &lt;br/&gt;
Tu es l'Un et le multiple, &lt;br/&gt;
le Sublime et l'infime, &lt;br/&gt;
le Riche et l'indigent, &lt;br/&gt;
l'adorateur et l'Ador&#233;. &lt;br/&gt;
En Toi se conjoignent les contraires et les oppos&#233;s. &lt;br/&gt;
Car Tu es l'Apparent et le Cach&#233;, &lt;br/&gt;
le voyageur et le s&#233;dentaire. &lt;br/&gt;
Tu es cr&#233;ature et je suis cr&#233;ature. &lt;br/&gt;
Tu es ni ceci ni cela et je ne suis ni ceci ni cela.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;C'est comme si l'&#201;mir, &#224; cet endroit du chemin, venait partager avec le moine ses exp&#233;riences les plus intimes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#212; le sourire de l'&#201;mir &#224; dire de telles choses ! Rien &#224; voir, bien s&#251;r, avec le visage durci par la guerre et le commandement que l'on voit sur certaines gravures. Rien &#224; voir, et le m&#234;me pourtant. Jihad int&#233;rieur. Jihad ext&#233;rieur. Puisqu'on l'y a contraint. Puisque initi&#233; autant aux choses de Dieu qu'aux choses de la guerre - les raids, les armes, les chevaux - il a bien &#233;t&#233; forc&#233; de choisir et devenir chef de guerre, &#201;mir, lorsqu'il comprit que tout ce qui lui &#233;tait cher - langue, terre, culture, religion - allait &#234;tre balay&#233; par l'invasion fran&#231;aise. Victoires. Retraites. Trait&#233;s. Trahisons. Pendant plus de dix ans. Puis la d&#233;faite. La reddition. La mise en r&#233;sidence surveill&#233;e. L'exil &#224; Damas aupr&#232;s du tombeau d'Ibn 'Arabi, le Cheik al-akbar, &#034;le plus grand des ma&#238;tres spirituels&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et justement. Ce sont des vers d'Ibn 'Arabi que l'&#201;mir, maintenant, semble d&#233;poser dans l'oreille du moine. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Mon c&#339;ur est devenu capable &lt;br/&gt;
D'accueillir toute forme. &lt;br/&gt;
Il est p&#226;turage pour gazelles &lt;br/&gt;
Et abbaye pour moines !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est un temple pour idoles &lt;br/&gt;
Et la Ka'ba pour qui en fait le tour, &lt;br/&gt;
Il est les Tables de la Thora &lt;br/&gt;
et aussi les feuillets du Coran !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La religion que je professe &lt;br/&gt;
Est celle de l'Amour. &lt;br/&gt;
Partout o&#249; ses montures se tournent &lt;br/&gt;
L'Amour est ma religion et ma foi ! &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Rude ascension. Menaces d'&#233;boulement. Le moine sait bien le risque qu'il y a &#224; s'aventurer ainsi - l'&#226;me &#224; vif, en quelque sorte, sans garde-fou, sans protection, sans dogme ni certitude. &lt;br/&gt;
Il voit l'&#201;mir qui lui sourit : &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Notre proph&#232;te - sur lui la Gr&#226;ce et la Paix ! - a dit : &#034;&#212; Allah, augmente ma perplexit&#233; &#224; Ton sujet. &lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
Qu'importe s'il s'agit d'un hadith que tous ne reconnaissent pas. Au retour, le moine note dans son cahier :&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Nous avons donc emprunt&#233; ce chemin de dialogue o&#249; chacun se laissant interroger et mettre en cause par le point de vue de l'autre, il n'est plus possible de se cantonner dans ses positions ant&#233;rieures. &lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Fr. Christian de Cherg&#233;&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ils sont sur ce chemin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dr&#244;le de chemin !&lt;br/&gt;
Car il ne faudrait quand m&#234;me pas oublier une date : 1843. &lt;br/&gt;
C'est l'ann&#233;e o&#249; les moines cisterciens &#233;tablissent leur premi&#232;re fondation en Alg&#233;rie.&lt;br/&gt;
C'est aussi l'ann&#233;e de la prise de la smala d'Abd el-Kader, sa capitale de toiles et de chevaux, centaines de tentes r&#233;install&#233;es &#224; chaque d&#233;placement selon un ordre immuable trac&#233; dans le sable &#224; partir, parait-il, du sch&#233;ma &lt;br class='autobr' /&gt;
imagin&#233; par Ibn 'Arabi lui-m&#234;me pour dire l'ordre du monde. Comment croire que des moines d&#233;barqu&#233;s sur cette terre pour parachever l'&#339;uvre des armes - les armes an&#233;antissant jusqu'aux vell&#233;it&#233;s de Dieu &#224; &#233;crire dans le sable - puissent aujourd'hui &#234;tre signes et liens de ce qu'ils ont contribu&#233; &#224; d&#233;truire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant le moine a fini par arriver au sommet.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;3&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;C'est toujours la nuit quand ils viennent. Nuit des renards. Des chacals. &lt;i&gt;Les chacals, les chacals petits, les saboteurs de vignobles.&lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
C'est toujours la nuit, et c'est toujours les m&#234;mes coups, violents, sur la porte en bois du monast&#232;re. Comme un appel de cloche en pleine nuit. Comme si les b&#226;timents, les dortoirs, la chapelle, l'atelier, n'&#233;taient que r&#233;sonance, et la vall&#233;e emplie de cette sonnerie - sonnerie vaine, sans office, sonnerie de bois sec comme en ces temps de deuil, de douleur et de larmes o&#249; la l&#233;g&#232;ret&#233; des tintements de cloches est proscrite de la liturgie. &lt;br class='autobr' /&gt;
Des cr&#233;celles &#224; la place des cloches.&lt;br/&gt;
Les moines sont debout. Dans le couloir. Tous r&#233;veill&#233;s. Se demandant ce que c'est, qui va y aller, mais sachant bien dans les deux cas la r&#233;ponse.&lt;br/&gt;
Le prieur est d&#233;j&#224; &#224; la porte accompagn&#233; d'un fr&#232;re. Il ne demande m&#234;me pas &#171; Qui est l&#224; ? &#187; Il ouvre. Peu importe le nom, le visage. Il sait bien qui est de l'autre c&#244;t&#233;. Des visages tendus. Des haleines fatigu&#233;es. La sueur des corps et le froid des armes. Poignards. Pistolets mitrailleurs. Il devine six formes devant lui. Six hommes. Et leur pression pour entrer. &lt;br /&gt;&#8212; Non. Vous ne pouvez pas entrer, dit le prieur.&lt;br/&gt;
La lumi&#232;re est allum&#233;e au dessus de la porte. Les visages se font face. En pleine lumi&#232;re. Et l'homme arm&#233; dit son nom. Son titre. &lt;br /&gt;&#8212; Je sais qui vous &#234;tes, dit le moine. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est le chef des groupes arm&#233;s de la r&#233;gion. Le responsable de la plupart des massacres. Lui aussi se fait appeler &#034;&#201;mir&#034;. &lt;br/&gt;
Le moine voit la violence des mots dans les yeux de l'&#233;gorgeur : &lt;i&gt;Les petits, les grands, les femmes, les enfants, les chiens, les oiseaux, les &#226;nes ... tout le monde y passera ... &lt;/i&gt; &lt;br /&gt;&#8212; Vous n'avez pas le choix, dit l'homme en arme. Vous ne pouvez pas me refuser.
&lt;br /&gt;&#8212; Si, j'ai le choix, dit le moine. &lt;br/&gt;
Et cela suffit. Incompr&#233;hensiblement cela suffit. Il fait signe &#224; ses hommes. Ils s'en vont. Mais quelques jours plus tard, l'&#201;mir est tu&#233; dans un affrontement. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qu'&#233;crit le moine &#224; cette nouvelle, personne n'oserait l'inventer. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;On entend dire que ce sont des b&#234;tes immondes, ce ne sont pas des hommes, qu'on ne peut pas traiter avec eux. Je dis, moi : si nous parlons comme cela, il n'y aura jamais de paix. Je sais qu'il en a &#233;gorg&#233; cent quarante-cinq... Mais depuis qu'il est mort, j'essaye d'imaginer son arriv&#233;e au paradis, et il me semble qu'aux yeux du bon Dieu j'ai le droit de pr&#233;senter pour lui trois circonstances att&#233;nuantes : &lt;br /&gt;&#8212; la premi&#232;re de fait : il ne nous a pas &#233;gorg&#233;s ; &lt;br /&gt;&#8212; la deuxi&#232;me : il est sorti quand je le lui ai demand&#233; ; &lt;br /&gt;&#8212; la troisi&#232;me circonstance att&#233;nuante : apr&#232;s notre entretien dans la nuit, je lui ai dit : &#034;Nous sommes en train de nous pr&#233;parer &#224; c&#233;l&#233;brer No&#235;l, pour nous c'est la naissance du prince de la paix, et vous venez comme cela en armes.. Il a r&#233;pondu : &#034;Excusez-moi, je ne savais pas.&#034; &lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Fr.Christian de Cherg&#233;&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Faudrait-il pr&#233;senter aujourd'hui de pareilles circonstances att&#233;nuantes en faveur de ceux qui ont &#233;gorg&#233;s tous les moines un &#224; un ? &lt;br/&gt;
Cela ne nous appartient pas.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;4&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Difficile de voir leurs visages au moment des offices. &lt;br/&gt;
La p&#233;nombre. La capuche. Leurs visages ne sont plus pour nous. Un seul les voit, vers qui ils sont tourn&#233;s. Tout ce qui est lumi&#232;re en eux, tourn&#233; vers Lui pour se fondre &#224; sa lumi&#232;re. Tout ce qui est obscur en eux, tourn&#233; vers Lui pour s'y consumer.&lt;br/&gt; Pour vraiment voir leurs visages d'hommes, il faut aller au jardin. &lt;br/&gt;
Les voir en habit de jardinier. &lt;br/&gt;
Il faut les voir quand ils travaillent parmi les ruches. Dans les champs de lavande. Ou au pressoir, quand ils font l'huile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vois. J'entends la basse obs&#233;dante des abeilles qui labourent la chaleur. J'entends la ronde bourdonnante qui les rend invisibles. Dansent-elles ? A l'heure verticale, tout leur appartient. Chaque fleur marqu&#233;e de leur empreinte. Et l'air aussi, comme ray&#233; de leurs passages incessants. All&#233;es.Venues. Tissages entre les ruches et les champs encore plus rigoureux que la toile obscure des araign&#233;es. Cha&#238;ne de pollen. Trame de miel. Mieux vaut ne pas sortir avant qu'elles aient fini. Ou alors le visage abrit&#233; derri&#232;re un masque protecteur. Comment les reconna&#238;tre ? Comment savoir quelles mains gant&#233;es s'approchent pour retirer, racler, recueillir ? Comment donner un nom, un &#226;ge, une onction, au murmure qui s'&#233;chappe des l&#232;vres devant l'ampleur du don, puisque ce sont toujours les m&#234;mes mots qui viennent, des mots de l'autre livre - sourate des abeilles ! Il y a vraiment l&#224; un signe pour un peuple qui r&#233;fl&#233;chit ? Et m&#234;me apr&#232;s, lorsqu'une fois revenu dans l'ombre apaisante du monast&#232;re - c'est encore la m&#234;me sourate qui continue : Sois patient. Ta patience vient de Dieu. - comment reconna&#238;tre celui qui se presse pour l'office qui vient de sonner - on ne voit que son dos, et l'habit blanc vite saisi, pr&#233;sence blanche maintenant &#224; la suite des autres. C'&#233;tait lequel que nous cherchions au rucher ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vois. Je sens le vertige bleut&#233; qui tombe sous la faucille. Bouquet apr&#232;s bouquet. Les fleurs prises &#224; poign&#233;es comme des mains tendues par la terre. Brass&#233;es d'odeur. Comme s'ils cueillaient l'odeur elle-m&#234;me. Comme si cueillant l'odeur ils ne parvenaient pas &#224; la s&#233;parer de ses racines, de sa souche, de son buisson &#233;cr&#234;t&#233; de couleurs mais conservant encore, pour un moment, l'essentiel invisible de ce qu'il a port&#233;. Une aura. Un nimbe de gloire que le geste du coupeur ne peut amputer mais qu'il &#233;tend, bien au contraire, &#224; tout le paysage. Aux collines. Aux ravins. A tous les champs plus loin. Peut-&#234;tre m&#234;me jusqu'au piton de pierre qui plonge droit dans le ciel - hommage &lt;br class='autobr' /&gt;
d'odeurs pour l'&#201;mir. Ou m&#234;me plus, m&#234;me mieux que l'encens qui monte certains jours de la chapelle du monast&#232;re : la louange en bouquets jusqu'aux narines de Dieu. Son instrument de col&#232;re, se souviennent les textes anciens. Et cet effort au milieu de la terre pierreuse : comme un geste, une offrande, une sorte de sacrifice offert en faveur de la terre tout autour pour d&#233;tourner d'elle la col&#232;re de Dieu ? Mais comment d&#233;tourner celle des hommes ? demande le moine pench&#233; sur la terre comme pour en lib&#233;rer son plus intime secret. Face &#224; face avec la terre. Face &#224; face avec l'odeur. Et nimb&#233;, lui aussi, de cette somptueuse puissance. Ce sont des fleurs. Mais sait-il qu'on en remplit les fosses communes pour conjurer la puanteur, l'&#233;pid&#233;mie. Pour l'oubli ou pour le souvenir ? Pour effacer les traces ou pour dresser un plus- jamais-&#231;a d'une odeur ent&#234;tante dont les intemp&#233;ries, bient&#244;t, finiront par avoir raison, tout finissant alors dans une m&#234;me pourriture : les corps et les fleurs. Quand le moine se rel&#232;ve pour rejoindre les autres &#224; l'office, c'est une odeur de vigie qu'il emporte avec lui dans les pans de son habit. Et on ne voit qu'elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vois. J'entends le bruit de la meule, le frottement des roues, le grincement des dents, des courroies, des pignons, tout cet affairement de pierre et de m&#233;tal, cet assemblage de forces qui se d&#233;multiplient, qui broient, qui &#233;crasent, qui triturent les fruits - pulpes et noyaux. Bouillie de chairs brunes. Reflets jaunes et verts. &#199;a gicle. &#199;a jaillit. &#199;a chuinte comme si &#231;a bouillait. &#199;a &#233;clabousse tout autour. Les rebords du bassin. Le sol. Les murs. Comme si tout n'&#233;tait plus qu'huile fig&#233;e si&#232;cle apr&#232;s si&#232;cle et devenue ce bassin, ce sol, ces murs. Et ces hommes, peut-&#234;tre, tellement gras eux aussi. Tellement graisseux. Qui s'activent pourtant. Qui vident les sacs dans la tourmente. Un visage - mais tellement &#233;paissi par la chaleur des fruits, par la graisse dans l'air. Est-ce un des moines ou un villageois venu apport&#233; sa r&#233;colte au moulin ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vois. J'entends maintenant l'office chant&#233; par les moines. Vieilles voix de vieux moines, pour beaucoup. S'accordant aux plus jeunes. Aux moins vieux. Un presque rien de voix pour ce pays immense. Les notes avec effort. Et cette louange de miel, de lavande et d'olives qu'ils apportent avec eux.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;5&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il faut refaire avec eux le chemin de cette nuit.&lt;br/&gt;
Voir leurs visages en cette nuit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils sont sur le chemin. A pied. Entrav&#233;s ? Peut-&#234;tre pas. La menace des armes suffit. Ils marchent. Le prieur a d&#251; faire remarquer qu'ils ne pourraient pas aller tr&#232;s loin - &#224; cause de l'&#226;ge de certains fr&#232;res. Un coup dans les reins lui a fait comprendre que ce n'&#233;tait pas son probl&#232;me. Il rumine. Il tourne dans sa t&#234;te tout ce qu'il peut trouver de, versets, de hadith, qui permettraient au moment opportun d'ouvrir dialogue avec ceux qui les emm&#232;nent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le vieux fr&#232;re &#034;toubib&#034; qui a le plus de mal &#224; marcher,. Pourtant il conna&#238;t tous ces chemins. Il les a souvent arpent&#233;s pour aller soigner des habitants des villages alentour qui ne pouvaient pas se d&#233;placer. Ils sont si nombreux, dans les hameaux, &#224; lui devoir la sant&#233;, la vie parfois. L'un de leurs agresseurs ? Il se demande s'il n'en a pas reconnu un ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fr&#232;re po&#232;te l'aide &#224; avancer,. Ou plut&#244;t, il marche juste derri&#232;re lui, au cas o&#249; il tr&#233;bucherait. C'est un fr&#232;re venu d'autres montagnes. Il a l'habitude de marcher. Il a l'habitude des hauteursIl se souvient de ce qu'il a &#233;crit. Il le r&#233;cite peut-&#234;tre en marchant :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;J'aimerais bien un peu de lumi&#232;re, en attente dans la pierre ; une flamme, en marche sur le chemin : un grain de paix enfoui en terre .. le chant d'un oiseau, sur l'arbre de silence ; et plein de fleurs, en joie, et puis, en souvenir du jardin, une branche d'olivier. J'aimerais encore, s'il-te-pla&#238;t : l'amiti&#233; tr&#232;s forte du soleil ; l'appel tr&#232;s large du vent ; et le sourire timide d'une &#233;toile. &lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Fr. Christophe Lebreton&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Quand il l&#232;ve les yeux, l'&#233;toile est l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fr&#232;re cuisinier est juste derri&#232;re. C'est un ancien ouvrier fraiseur. Il n'est pas tr&#232;s bavard. Habituellement, le silence ne lui p&#232;se pas. Mais l&#224; ? C'est un silence qui bourdonne si fort &#224; ses oreilles. Qui l'assourdit ? Il est venu de la ville qui borde l'autre c&#244;t&#233; de la mer. Est-ce que le monde autour de lui a retrouv&#233; son odeur de calanque ? Il devine quelque chose du regard du fr&#232;re qui marche &#224; c&#244;t&#233; de lui. Un &#233;tonnement, peut-&#234;tre. Une incr&#233;dulit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque ce fr&#232;re est revenu de France, quelques semaines plut&#244;t, il a rapport&#233; des outils. C'est un ancien plombier. Les autres fr&#232;res disent de lui qu'il a de l'or dans les mains. Mais l&#224;, parmi les outils, c'&#233;tait une pelle. Et il n'a pu s'emp&#234;cher : &#034;Ce sera pour creuser nos tombes&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En sommes-nous d&#233;j&#224; l&#224; ? se demande celui qui vient apr&#232;s. Lui ne faisait que passer. Venu d'un autre pays. D'un autre monast&#232;re. Il n'&#233;tait l&#224; que par hasard. En veut-il au hasard ? A Dieu ? A ce jeu incroyable des circonstances qui ont fait qu'il est l&#224;, parmi eux, enlev&#233;s avec eux, marchant sur ce chemin ? Quelle volont&#233; de Dieu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous au moins se dit peut-&#234;tre le fr&#232;re qui marche en dernier, nous avons eu le temps de nous pr&#233;parer &#224; cette circonstance. Mais lui. Venu d'ailleurs. Venu de loin. Celui-l&#224; est un fr&#232;re qui vit tout dans l'intense. Un corps &#224; vif. C'est un ancien &#233;ducateur de rue. Il sait la violence des bas d'immeubles et des caves. Il sait la maltraitance faite aux vies qui en explosent de rage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre le le prieur croit-il encore possible de repousser l'in&#233;vitable. S'il ne s'agissait que de lui - une affaire personnelle en quelque sorte, un fait divers, la mort venant sur lui parce qu'il se serait trouv&#233; au mauvais endroit au mauvais moment - il ne mettrait pas autant d'ent&#234;tement &#224; trouver une issue. Mais il l'a &#233;crit. Deux mois auparavant.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Nous ne pouvons souhaiter cette mort, non parce que nous en avons peur seulement, mais parce que nous ne pouvons pas souhaiter une gloire (le martyre) qui serait acquise au prix d'un meurtre, qui ferait de celui &#224; qui je la dois un meurtrier. Dieu ne peut pas commettre cela. Tu ne commettras pas de meurtre, ce commandement tombe sur mon fr&#232;re et je dois tout faire pour l'aimer assez pour le d&#233;tourner de ce qu'il aurait envie de commettre ... Mais d'avance, je confie celui qui, dans sa libert&#233; mal &#233;clair&#233;e, deviendrait meurtrier, &#224; la mis&#233;ricorde du P&#232;re. Et si c'est &#224; moi qu'il s'en prend, je voudrais dire qu'il ne savait ce qu'il faisait, lui donner toutes les circonstances att&#233;nuantes ... &lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Fr. Christian de Cherg&#233;&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Tous sont-ils dans le m&#234;me &#233;tat d'esprit ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout &#224; coup, il a un peu de lune et on voit leurs visages.&lt;br/&gt;
On voit la trace des mots sur leurs l&#232;vres. &lt;br/&gt;
Sur leurs visages, la peur et le sourire m&#234;l&#233;s.&lt;br/&gt;
Mais que savons-nous d'un pareil moment ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Immense, la peur. &lt;br/&gt;
Immense, le sourire. &lt;br/&gt;
Comme mer et rocher aux jours de grandes temp&#234;tes. &lt;br/&gt;
Fracas d'eau sur la pierre. &lt;br/&gt;
Puissance de la pierre fendant l'eau. &lt;br/&gt;
Corps &#224; corps o&#249; chacun sait que personne ne l'emportera.&lt;br/&gt; La temp&#234;te pass&#233;e, la pierre restera. Et la mer. &lt;br/&gt;
Et eux, marcheurs nocturnes, d&#233;figur&#233;s de peur &lt;br/&gt;
jusqu'aux bords du sourire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils suivent. &lt;br class='autobr' /&gt;
Chacun avec sa pauvret&#233;. &lt;br/&gt;
Tous ces riens d'une vie qu'ils ont laiss&#233; aller pour ne plus rien avoir. &lt;br/&gt;
Qu'ils ont laiss&#233; s&#233;duire pour une immense richesse ! &lt;br/&gt;
O&#249; est-elle, cette richesse, en une nuit si pauvre ? &lt;br/&gt;
M&#234;me leur bouche tremble au murmure des mots. &lt;br/&gt;
Ils avancent. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Et je vis comme une mer de cristal m&#234;l&#233;e de feu. Debout sur la mer de cristal, les vainqueurs de la b&#234;te, de son image, et du chiffre de son nom ... &lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Apocalypse de Jean&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;5&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Nuit des moines &lt;br/&gt;
Sept fois la nuit &#224; parcourir. &lt;br/&gt;
Sept fois l'&#233;preuve. &lt;br/&gt;
Et la mort sept fois venue&lt;br/&gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Sept fois la mort, c'est toute la mort. &lt;br/&gt;
La mort en pl&#233;nitude. &lt;br/&gt;
Pl&#233;nitude de quoi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nuit totale, sans issue, ni en haut ni en bas, ru devant ni derri&#232;re, &lt;br/&gt;
nuit close sur elle-m&#234;me, et nul pour en sortir. &lt;br/&gt;
Nuit comme une nuit regroupant toutes les nuits du monde. &lt;br/&gt;
Et eux dans cette nuit. &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Mon dieu, mon dieu, ... &lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
Avec pour l'affronter &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;... pourquoi m'as-tu abandonn&#233; ? &lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
les mots us&#233;s de tellement de bouches&lt;br/&gt;
(psaume 21)&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;J'ai beau rugir, mon salut reste loin.&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
Ils gisent &#224; leur tour &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;dans la poussi&#232;re de la mort &lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
(verset 16) &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Des taureaux les cernent &lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
(verset 13). &lt;br/&gt;
Des chiens les cernent &lt;br/&gt;
(verset 17) &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Une bande de malfaiteurs les entourent &lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
(encore le verset 17) &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;comme au lion ils leur lient les mains et les pieds. &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faudrait r&#233;p&#233;ter chaque mot. &lt;br/&gt;
Sept fois.&lt;br/&gt;
Il faudrait multiplier ces sept fois par autant de fois que les mots leur sont venus en bouche. &lt;br/&gt;
Non ! &lt;br/&gt;
Il faudrait diviser ces sept fois par autant de fois que l'inconscience et la douleur ont effac&#233; les mots de leur m&#233;moire, &lt;br/&gt;
de leur attente peut-&#234;tre &lt;br/&gt;
de leur pri&#232;re. &lt;br/&gt;
Le d&#233;sespoir par instants encore plus noir que la nuit. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Mais moi je suis un ver et non plus un homme&lt;/i&gt;, dit l'un.&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Tous ceux qui me voient, me raillent&lt;/i&gt;, dit un autre.&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Ils ricanent : Qu'il le lib&#232;re, qu'il le d&#233;livre s'il l'aime&lt;/i&gt;, dit un troisi&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils savent bien que personne ne viendra. &lt;br/&gt;
Fin de la nuit ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;6&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt;Pour le visage &lt;br/&gt;
qu'il soit bien nu &lt;br/&gt;
pour ne pas g&#234;ner le baiser &lt;br/&gt;
et le regard &lt;br/&gt;
laisssez-le voir. &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Mon corps est pour la terre&lt;br/&gt;
Mon corps est pour la vie &lt;br/&gt;
mais s'il vous pla&#238;t &lt;br/&gt;
pas de mani&#232;res &lt;br/&gt;
entre elle et moi.&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Fr. Christophe Lebreton&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Fr. Christophe Lebreton&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Fr. Christian de Cherg&#233;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Fr.Christian de Cherg&#233;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Fr. Christophe Lebreton&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Fr. Christian de Cherg&#233;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Apocalypse de Jean&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Fr. Christophe Lebreton&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Un exode</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Michel S&#233;onnet</dc:creator>



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&lt;p&gt;D'un c&#244;t&#233; il y avait la mer et de l'autre quelque chose d'ind&#233;finissable qui, selon la mani&#232;re avec laquelle on le regardait, pouvait tout aussi bien &#234;tre une plaine aride, chardons, gen&#234;ts, plus de pierre que de terre, ou alors une sorte de rizi&#232;re inond&#233;e, marais, mar&#233;cage, roseaux, ailes d'oiseaux, mais ce pouvait tout aussi bien &#234;tre la mer de ce c&#244;t&#233;-l&#224; aussi, et l'impression de rouler entre deux vagues, la peur d'&#234;tre submerg&#233;e, la mer &#233;tait tr&#232;s agit&#233;e, c'&#233;tait maintenant une foule (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://petitspointscardinaux.net/l-autre-rive/" rel="directory"&gt;L'autre rive&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;D'un c&#244;t&#233; il y avait la mer et de l'autre quelque chose d'ind&#233;finissable qui, selon la mani&#232;re avec laquelle on le regardait, pouvait tout aussi bien &#234;tre une plaine aride, chardons, gen&#234;ts, plus de pierre que de terre, ou alors une sorte de rizi&#232;re inond&#233;e, marais, mar&#233;cage, roseaux, ailes d'oiseaux, mais ce pouvait tout aussi bien &#234;tre la mer de ce c&#244;t&#233;-l&#224; aussi, et l'impression de rouler entre deux vagues, la peur d'&#234;tre submerg&#233;e, la mer &#233;tait tr&#232;s agit&#233;e,&lt;br class='autobr' /&gt;
c'&#233;tait maintenant une foule dense qui avan&#231;ait sur la route, hommes, femmes, enfants, la plupart n'avait pas grand chose comme bagage, un sac, une valise, ou m&#234;me rien, ils avan&#231;aient comme ils pouvaient, se bousculant, ou s'entraidant, tous &#233;taient jeunes, corps et visages jeunes mais &#233;puis&#233;s par la marche, le vent, la pluie, ils &#233;taient mal chauss&#233;s, pas suffisamment couverts, on voyait bien qu'ils avaient d&#251; partir &#224; la va vite, ou bien qu'ils avaient perdu en route le peu qu'ils avaient r&#233;ussi &#224; emporter, toutes ces tailles, ces silhouettes, des hommes immenses d&#233;passant d'une bonne t&#234;te ceux qui les entouraient, des plus petits, des r&#226;bl&#233;s, toutes les couleurs de noir, aussi, lorsque le maigre soleil venait faire briller la pluie sur les joues &#233;puis&#233;es, les femmes semblaient plus vaillantes, plus d&#233;cid&#233;es, ou au contraire incapables d'avancer, se tra&#238;nant les unes les autres, les tissus autrefois chamarr&#233;s dont elles s'&#233;taient drap&#233;es n'&#233;tant plus que des loques tremp&#233;es, d&#233;lav&#233;es, comme si le vent et la fatigue en avaient aussi emport&#233; les couleurs, certaines portaient des enfants ficel&#233;s dans le dos, ou bien devant, accroch&#233;s par la bouche au sein qu'ils essayaient de t&#233;ter, il y en avait de plus grands qui marchaient &#224; c&#244;t&#233; d'elles, ou que des hommes avaient pris sur leurs &#233;paules lorsqu'ils &#233;taient vraiment trop fatigu&#233;s mais c'&#233;tait les livrer &#224; la fureur du vent, ils savaient bien que marcher, toujours marcher, tenir le rythme, la cadence, &#233;tait le seul moyen pour &#233;chapper aux vagues, &#224; la mer qui se refermait derri&#232;re eux, leur passage ne devait laisser aucune trace, aucune m&#233;moire, ils devaient dispara&#238;tre, ou bien noy&#233;s ou bien perdus dans la nature comme on le dit, ni vu ni connu, de toutes fa&#231;ons c'&#233;tait comme s'ils n'existaient pas, peut-&#234;tre restait-il au pays quelqu'un qui se souvenait d'eux, ou qui attendait d'eux quelque chose, qui esp&#233;rait que cet exode lui soit aussi profitable, mais dans la mesure o&#249;, s'ils venaient &#224; dispara&#238;tre, personne ne le saurait jamais, ceux qui &#233;taient rest&#233;s au pays, au bout d'un long temps sans nouvelles, finiraient par se dire que l'exod&#233; (comment appelle-t-on les condamn&#233;s &#224; l'exode ?) les avait oubli&#233;s, la t&#234;te trop remplie de l'argent qu'il avait gagn&#233;, si bien que celui qui &#233;tait rest&#233; et s'&#233;tait encore longtemps souvenu finirait par partir &#224; son tour, exod&#233; lui aussi, et parmi ceux qui avan&#231;aient maintenant en rangs serr&#233;s sur la route battue par le vent et la pluie il devait y en avoir pas mal dans ce cas-l&#224; qui avaient vu partir un fils, un fr&#232;re, un mari, et qui, ne le voyant pas revenir, s'&#233;taient mis en route &#224; leur retour, Je le retrouverai, ils devaient se dire, S'il est encore vivant je le retrouverai, sans doute y avait-il pour eux aussi quelqu'un rest&#233; au pays qui attendait des nouvelles, qui esp&#233;rait, La mer va tous nous manger, disait un homme, mais la masse humaine continuait d'avancer sur cette route, ce pont esquiss&#233; d'une rive &#224; l'autre, ce comblement de la mer du milieu qui n'&#233;tait en fait rien d'autre que le r&#233;sultat de l'amoncellement des corps, milliers et milliers de corps qui s'y &#233;taient noy&#233;s en voulant traverser, la terrible application de cette vieille morale de l'univers selon laquelle tout ce qui meurt finit un jour ou l'autre par devenir profit pour les vivants, vers, chenilles, oiseaux, poissons, hommes et femmes, tous ceux qui continuaient &#224; marcher dans cette obscurit&#233; d'orage, marcher, marcher, avec pour seul soleil la venue jusqu'&#224; eux de la rive d'en face, avec le soir, force &#233;tait de constater que la route n'&#233;tait pas plate, qu'elle descendait lentement dans la mer, (difficile d'imaginer, pour cette mer presque close, que ce p&#251;t &#234;tre l'effet de la mar&#233;e quoique, au r&#233;sultat, cela n'aurait pas chang&#233; grand chose) ou bien c'&#233;tait l'eau qui montait de chaque c&#244;t&#233;, jusqu'aux genoux des enfants, puis bient&#244;t &#224; leur taille, on les avait juch&#233;s sur les &#233;paules des hommes les plus vaillants mais ce n'&#233;tait que repousser l'&#233;ch&#233;ance, maintenant c'&#233;taient les hommes qui avaient de l'eau jusqu'aux genoux, les femmes en avaient jusqu'&#224; la taille, et aussi &#233;tonnant que cela puisse para&#238;tre, pas un ne se disait qu'il valait mieux faire marche arri&#232;re, &#224; quoi bon, derri&#232;re eux la route s'effa&#231;ait avec leurs pas, que pouvaient-ils faire d'autre que continuer, marcher, marcher encore, le rythme de la marche devenu comme une seconde respiration et s'arr&#234;ter c'&#233;tait mourir sur place, certains, qui n'en pouvaient plus, avaient r&#233;alis&#233; que cela irait plus vite de se laisser gagner par la mer qui poussait derri&#232;re eux plut&#244;t que de s'y enfoncer pas &#224; pas, ils s'asseyaient sur le bord de la route, et attendaient que cela vienne, aucun de ceux qui continuaient &#224; marcher ne se retournait ne serait-ce que pour un geste de la main, sans doute r&#233;alisaient-ils que cela n'avait pas beaucoup de sens de se dire au revoir puisqu'ils allaient tous au m&#234;me endroit, Inch'allah, A la gr&#226;ce de Dieu, c'&#233;tait effectivement le moment o&#249; il n'y avait plus qu'&#224; s'en remettre &#224; Dieu, pour ce qui &#233;tait des hommes, l'affaire &#233;tait entendue, il y avait cependant des femmes qui se souvenaient de la vieille histoire et qui, au lieu de continuer &#224; marcher t&#234;te baiss&#233;e, arrachaient comme elles le pouvaient des roseaux qui encore d&#233;passaient de l'eau, et qui, tout en marchant, tressaient ces brins fragiles et sauvages, les nouaient avec ce qu'elles avaient sur elles, bout de sac, de valise, bout de tissus qu'elles arrachaient &#224; leurs v&#234;tements si bien qu'&#224; force de tirer dessus certaines se retrouvaient presque nues, &#224; force d'assemblage &#231;a faisait des sortes de paniers dans lesquels elles d&#233;posaient l'enfant qu'elles portaient dans le dos, puis elles mettaient le tout, l'enfant et le panier, en &#233;quilibre sur leur t&#234;te comme elles en avaient l'habitude, alors elles acc&#233;l&#233;raient le pas, ou plut&#244;t elles lui donnaient une allure solennelle, d&#233;finitive, qui, malgr&#233; la difficult&#233; d'avancer dans une eau de plus en plus profonde, se communiquait &#224; l'ensemble du corps, seins nus comme des n&#233;nuphars &#224; la surface de l'eau, &#233;paules comme des courges d'eau, la t&#234;te brillant par l&#224;-dessus avec une fiert&#233; d'&#233;toiles comme on les voit parfois, la nuit, venant coucher leur reflet dans l'eau calme, lumi&#232;res qu'il est impossible de dire noy&#233;es tant leur &#233;clat semble iriser la mer, ainsi ces femmes qui p&#233;n&#233;traient de tout leur corps dans une matrice bien plus vaste qu'elles-m&#234;mes, bien plus prodigue (elles l'esp&#233;raient), bien plus capable de d&#233;fendre ces vies qu'elles avaient mises au monde, et dans le m&#234;me mouvement que leur corps se soumettait &#224; la pesanteur verticale qui d&#233;livrait de toute possibilit&#233; de souffle, elles faisaient na&#238;tre &#224; la surface de l'eau ces fruits de leurs entrailles, comme si c'&#233;tait la mer elle-m&#234;me qui de tout temps les avait port&#233;s, comme si c'&#233;tait ventre &#224; ventre que se faisait le legs, la donation, les femmes englouties esp&#233;rant sans doute pouvoir encore nourrir de leur corps d&#233;fait par le sel et les courants cette mer bien plus forte qu'elles &#224; la surface de laquelle, maintenant, flottaient de minuscules radeaux, &#224; croire que ces petits enfants couch&#233;s dedans c'&#233;taient les yeux m&#234;mes de la mer interrogeant le ciel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire aussi :&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href='https://petitspointscardinaux.net/la-vie-les-livres/article/tanger-cote-mer-22' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Tanger, c&#244;t&#233; mer&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>L'enfant qui regardait la mer</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Michel S&#233;onnet</dc:creator>



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		<title>Tanger</title>
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		<dc:creator>Michel S&#233;onnet</dc:creator>



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&lt;p&gt;Parce que d'abord c'&#233;tait cette sensation d'avoir &#224; s'enfoncer &#224; l'int&#233;rieur d'un corps mouvant de corps, d'&#234;tre entra&#238;n&#233;e dans un mouvement d'agitation qui ne lui appartenait plus, o&#249; se singularisaient parfois des bras, des visages, des dos, des voiles, des paquets sur l'&#233;paule, sur la t&#234;te, des charrettes &#224; bras avec dessus des fruits, des pommes, des fraises (d&#233;j&#224; des fraises !), des enfants vendant des cigarettes, des enfants essayant de rattraper un ballon, masse de corps mouvants mais (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://petitspointscardinaux.net/l-autre-rive/" rel="directory"&gt;L'autre rive&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;img src='https://petitspointscardinaux.net/IMG/logo/arton42.jpg?1634284804' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='112' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Parce que d'abord c'&#233;tait cette sensation d'avoir &#224; s'enfoncer &#224; l'int&#233;rieur d'un corps mouvant de corps, d'&#234;tre entra&#238;n&#233;e dans un mouvement d'agitation qui ne lui appartenait plus, o&#249; se singularisaient parfois des bras, des visages, des dos, des voiles, des paquets sur l'&#233;paule, sur la t&#234;te, des charrettes &#224; bras avec dessus des fruits, des pommes, des fraises (d&#233;j&#224; des fraises !), des enfants vendant des cigarettes, des enfants essayant de rattraper un ballon, masse de corps mouvants mais sans bords, impossible de fuir puisque c'&#233;tait m&#234;me mati&#232;re encore &#224; chaque fois que s'ouvraient d'autres rues, sources, ramifications, la rue o&#249; elle essayait d'avancer &#224; la suite de son guide comme une sorte de collecteur dans lequel ceux qui provenaient des ruelles adjacentes parvenaient &#224; se glisser, l'&#233;tonnant &#233;tant de voir avec quelle facilit&#233; ce m&#233;lange se faisait, comment cette masse qui paraissait si compacte &#233;tait en fait souple, mall&#233;able, rien ne semblait faire r&#233;sistance &#224; celui qui s'y d&#233;pla&#231;ait pour peu qu'il s'y abandonne, mais &#231;a elle ne le voulait pas, se raidissait, corps &#233;tranger ballott&#233; au milieu de tout &#231;a, incapable d'adopter la mobilit&#233; de cette coul&#233;e humaine, et cette image de coul&#233;e pour elle c'&#233;tait comme de la boue dans laquelle elle aurait pu dispara&#238;tre, elle suffoquait, un tourbillon o&#249; elle allait se noyer - mais &#224; quoi s'accrocher dans cette masse de corps ? dans cette foule sans heurts, sans contacts, presque, comme si toujours une sorte de voile d'air s&#233;parait les corps les uns des autres et en pr&#233;servait la pudeur, l'intimit&#233;, les voiles des femmes ne faisant que mat&#233;rialiser cette protection qui, bien loin d'&#234;tre naturelle, semblait &#234;tre elle aussi le fruit de conventions, d'habitudes, d'un savoir faire sinon un savoir vivre, jeu de passes et d'esquives, alors que pour elle qui en &#233;tait d&#233;pourvue c'&#233;tait chaque fois contact, heurt, sentiment de menace, d'agression, et m&#234;me les mots l&#226;ch&#233;s ici et l&#224; &#224; son intention : ! Holla ! Bonjour ! Hello ! How are you ? Que tal ? &#199;a va ? Bienvenue &#224; Tanger ! &#233;taient comme des coups port&#233;s dont elle n'arrivait pas &#224; se mettre &#224; l'abri, masse sans bords, sans refuges, et pas plus d'abri possible dans les encoignures des maisons de cette rue &#233;troite puisqu'elles n'&#233;taient elles aussi que successions de corps, mais commer&#231;ants ceux-l&#224;, marchands de tout, de nourriture, de v&#234;tements, bijoux, colifichets, &#233;tals pour le touriste, Un souvenir madame ? devantures de poissons, de viandes, entr&#233;es de pensions bon march&#233;, partout des yeux, partout des mains, des voix, des appels, des cris, et quand &#233;clata elle ne savait d'o&#249; l'appel amplifi&#233; du muezzin ce ne fut pas (comme elle aurait pu le croire) un signal arr&#234;tant tout, la m&#233;lodie sacr&#233;e imposant silence &#224; cette agitation d&#233;sordonn&#233;e, idol&#226;tre, corps &#233;gar&#233;s qu'elle ram&#232;nerait &#224; l'obligation de l'Unique, mais bien au contraire : comme si ce grouillement de corps, de vies, de commerces et d'&#233;changes n'avait jamais eu d'autre rythme, d'autre m&#233;lodie, que ceux que la voix du muezzin d&#233;roulait maintenant, appel comme une plainte qui semblait monter de ce corps populace dispers&#233; et muet, qui l'unifiait, le rendait digne de ce pour quoi il ne pensait m&#234;me pas &#224; s'arr&#234;ter, &#224; faire silence, la voix du muezzin se contentant de faire entendre &#224; quel point toute cette activit&#233; humaine &#233;tait d&#233;j&#224; louange &#224; Dieu, Allah akhbar !, les hommes qui p&#233;n&#233;traient &#224; la h&#226;te dans la mosqu&#233;e, les chaussures &#224; la main d&#232;s la rue, n'&#233;tant en quelque sorte que les d&#233;l&#233;gu&#233;s de cette agitation, ceux qui, r&#233;pondant &#224; l'appel, allaient, par la pri&#232;re, en assurer la coh&#233;sion, toute la foule bruyante et d&#233;sordonn&#233;e prise, &#224; son insu, dans ce jeu s&#233;culaire d'appel et de r&#233;ponse, Allah akhbar ! ceux qui continuaient &#224; jouer aux dominos, &#224; se disputer, Allah akhbar ! ceux qui vendaient et ceux qui achetaient, Allah akhbar ! et Louise, &#224; son corps d&#233;fendant, &#233;tait prise par cet appel qui ne laissait plus place &#224; quelque autonomie que ce soit, prise, oui, emport&#233;e, son vouloir devenu sans effet sur une r&#233;alit&#233; de corps et de pri&#232;re &#224; laquelle rien ne pouvait &#233;chapper, elle n'&#233;tait plus rien, sinon cette main d&#233;risoire qu'elle dressait comme un appel &#224; l'aide au dessus de sa t&#234;te, au dessus de la foule (mais tellement au dessous du chant amplifi&#233; qui couvrait tout), et auquel son guide qui l'attendait devant une grille immense donnant sur un jardin se contentait de r&#233;pondre d'un simple : Venez par l&#224; !, sa voix &#233;trangement distincte dans tout ce brouhaha, un filin auquel elle pouvait d&#233;sormais s'arrimer et acc&#233;der comme une sauv&#233;e des eaux &#224; la respiration d'un espace d&#233;gag&#233;. C'est l&#224;, madame, c'est votre h&#244;tel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voir aussi : &lt;a href='https://petitspointscardinaux.net/la-vie-les-livres/article/tanger-cote-mer-22' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Tanger, c&#244;t&#233; mer.&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Nacir Mohamed</title>
		<link>https://petitspointscardinaux.net/l-autre-rive/anciens-combattants-indigenes-de-l/article/nacir-mohamed</link>
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		<dc:date>2012-01-20T14:44:03Z</dc:date>
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		<dc:creator>Michel S&#233;onnet</dc:creator>



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&lt;p&gt;Lorsque avec mon ami le photographe Olivier Pasquiers nous avions voulu suivre dans leur village les anciens combattants marocains rencontr&#233;s &#224; Beauvais, Nacir s'&#233;tait tout de suite propos&#233; pour nous acccueillir. Chaleur. G&#233;n&#233;rosit&#233;. Nacir nous ouvrit grand les portes de sa maison de terre rouge. Comme je l'&#233;crirai dans Oubli&#233;s de guerre, Nacir avait un r&#234;ve et une terreur. Il voulait faire venir en France sa femme et ses deux plus jeunes enfants. Il craignait plus que tout de mourir seul au (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://petitspointscardinaux.net/l-autre-rive/anciens-combattants-indigenes-de-l/" rel="directory"&gt;Anciens combattants &#034;indig&#232;nes&#034; de l'arm&#233;e fran&#231;aise&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Lorsque avec mon ami le photographe Olivier Pasquiers nous avions voulu suivre dans leur village les anciens combattants marocains rencontr&#233;s &#224; Beauvais, Nacir s'&#233;tait tout de suite propos&#233; pour nous acccueillir. Chaleur. G&#233;n&#233;rosit&#233;. Nacir nous ouvrit grand les portes de sa maison de terre rouge. Comme je l'&#233;crirai dans &lt;a href='https://petitspointscardinaux.net/la-vie-les-livres/article/oublies-de-guerre' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Oubli&#233;s de guerre&lt;/a&gt;, Nacir avait un r&#234;ve et une terreur. Il voulait faire venir en France sa femme et ses deux plus jeunes enfants. Il craignait plus que tout de mourir seul au foyer de Beauvais. Au final, jamais ne lui fut permis de r&#233;aliser son r&#234;ve, sa pire crainte, en revanche, est devenue r&#233;alit&#233;. Ann&#233;es de vie g&#226;ch&#233;es par la mis&#232;re et l'injustice administrative.&lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_20 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_right spip_document_right'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://petitspointscardinaux.net/IMG/jpg/Scan_nacir_2.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://petitspointscardinaux.net/IMG/jpg/Scan_nacir_2.jpg?1634284879' width='500' height='340' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Mohamed fils de Majoub fils de Idame&lt;br/&gt;
n&#233; et vivant au douar Sbabta &lt;br/&gt;
dans la province de El Kelaa-des-Sraghna&lt;br/&gt;
partit&lt;br/&gt;
&#224; Marakech &lt;br/&gt;
en 1954&lt;br/&gt;
il s'engagea&lt;br/&gt;
comme avant lui le p&#232;re&lt;br/&gt;
Majoub fils de Idame&lt;br/&gt;
comme avant lui le fr&#232;re&lt;br/&gt;
soldat chacun son tour&lt;br/&gt;
le p&#232;re&lt;br/&gt;
c'est la guerre de France&lt;br/&gt;
la guerre d'Allemagne&lt;br/&gt;
le fr&#232;re&lt;br/&gt;
c'est l'Indochine&lt;br/&gt;
et la mort en 1953&lt;br/&gt;
tu&#233; par les &#034;chinois&#034;&lt;br/&gt;
&#034;si tu es courageux&lt;br/&gt;
tu vas &#224; l'arm&#233;e&#034;&lt;br/&gt;
dit le p&#232;re&lt;br/&gt;
et le fils ob&#233;it&lt;br/&gt;
&#224; l'appel des recruteurs&lt;br/&gt;
pour d&#233;fendre son bien&lt;br/&gt;
pour d&#233;fendre les autres&lt;br/&gt;
pour gagner de l'argent&lt;br/&gt;
pour que la famille soit prot&#233;g&#233;e&lt;br/&gt;
c'est son tour&lt;br/&gt;
il s'engage&lt;br/&gt;
1954&lt;br/&gt;
2&#232;me R&#233;giment d'Artillerie&lt;br/&gt;
de Marrakech&lt;br/&gt;
mais ne part pas en Indochine&lt;br/&gt;
puisque le fr&#232;re est mort&lt;br/&gt;
l&#224;-bas&lt;br/&gt;
part&lt;br/&gt;
en Allemagne&lt;br/&gt;
Bitslach&lt;br/&gt;
7&#232;me Artilleur&lt;br/&gt;
part&lt;br/&gt;
en Alg&#233;rie&lt;br/&gt;
dans la r&#233;gion de Batna&lt;br/&gt;
des bless&#233;s&lt;br/&gt;
des morts&lt;br/&gt;
une rafale qui passe si pr&#232;s de lui&lt;br/&gt;
et quand en 1956&lt;br/&gt;
il peut choisir&lt;br/&gt;
pour l'Arm&#233;e royale marocaine&lt;br/&gt;
reste &lt;br/&gt;
dans l'arm&#233;e fran&#231;aise&lt;br/&gt;
Bourg-en-Bresse&lt;br/&gt;
Lyon&lt;br/&gt;
Chamb&#233;ry&lt;br/&gt;
et l'accident&lt;br/&gt;
le camion qui fait des tonneaux dans un ravin&lt;br/&gt;
le fusil qui part&lt;br/&gt;
qui blesse&lt;br/&gt;
h&#244;pital de Grenoble&lt;br/&gt;
quitte l'arm&#233;e&lt;br/&gt;
bless&#233;&lt;br/&gt;
pas possible de travailler&lt;br/&gt;
pas d'argent pour se soigner&lt;br/&gt;
pour nourrir la famille&lt;br/&gt;
la femme&lt;br/&gt;
les enfants&lt;br/&gt;
six gar&#231;ons et six filles&lt;br/&gt;
qui sont toujours dans la m&#234;me maison&lt;br/&gt;
de terre rouge et un peu de terrain autour&lt;br/&gt;
qu'il vend&lt;br/&gt;
pour se faire soigner&lt;br/&gt;
&#231;a ne suffit pas&lt;br/&gt;
alors quand l'assistante sociale dit :&lt;br/&gt;
&#034;avec la carte de combattant&lt;br/&gt;
on peut aller se faire soigner&lt;br/&gt;
en France&#034;&lt;br/&gt;
Mohamed fils de Majoub fils de Idame&lt;br/&gt;
part&lt;br/&gt;
&#224; soixante-dix ans&lt;br/&gt;
la valise&lt;br/&gt;
le sac&lt;br/&gt;
comme quand il &#233;tait soldat&lt;br/&gt;
Bordeaux&lt;br/&gt;
Beauvais&lt;br/&gt;
le foyer&lt;br/&gt;
se fait soigner&lt;br/&gt;
mais peu &#224; peu&lt;br/&gt;
perd la vue&lt;br/&gt;
les amis sont loin&lt;br/&gt;
les camarades sont loin&lt;br/&gt;
sur la photo de 1959&lt;br/&gt;
le souvenir d'un camarade&lt;br/&gt;
qu'il n'a jamais revu&lt;br/&gt;
mais de pouvoir &#234;tre ici &lt;br/&gt;
c'est d&#233;j&#224; une reconnaissance&lt;br/&gt;
quelque chose &#224; quoi n'ont pas droit&lt;br/&gt;
ceux qui n'ont pas &#233;t&#233; combattants&lt;br/&gt;
et tant pis si &#231;a doit &#234;tre&lt;br/&gt;
comme &#231;a jusqu'&#224; la fin de ses jours&lt;br/&gt;
aller&lt;br/&gt;
venir&lt;br/&gt;
rentrer&lt;br/&gt;
partir&lt;br/&gt;
et l'inqui&#233;tude de devenir aveugle&lt;br/&gt;
et l'inqui&#233;tude encore plus grande&lt;br/&gt;
de ne pas savoir&lt;br/&gt;
o&#249; il sera enterr&#233;&lt;br/&gt;
si quelqu'un paiera pour lui &lt;br/&gt;
le retour du corps&lt;br/&gt;
au pays&lt;br/&gt;
dernier voyage&lt;br/&gt;
au pays&lt;br/&gt;
comme c'est de coutume&lt;br/&gt;
tout cela&lt;br/&gt;
il veut que&lt;br/&gt;
tous ses enfants le sachent&lt;br/&gt;
Abdelazziz&lt;br/&gt;
Abdelmalek&lt;br/&gt;
Smahan&lt;br/&gt;
Milouda&lt;br/&gt;
Rachid&lt;br/&gt;
Sadat&lt;br/&gt;
Abdelfattah&lt;br/&gt;
Bouchra&lt;br/&gt;
et&lt;br/&gt;
Mahjoub&lt;br/&gt;
et&lt;br/&gt;
Zouhoul&lt;br/&gt;
les deux derniers&lt;br/&gt;
les deux jumeaux&lt;br/&gt;
que Mohamed fils de Majoub fils de Idame&lt;br/&gt;
voudrait bien faire venir en France&lt;br/&gt;
et sa femme aussi&lt;br/&gt;
qu'ils vivent ici&lt;br/&gt;
il a fait la demande&lt;br/&gt;
il se dit que la France lui doit bien &#231;a.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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