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	<title>Petits points cardinaux</title>
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	<description>Michel S&#233;onnet</description>
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		<title>La nudit&#233; de G.</title>
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		<dc:date>2019-08-01T15:40:34Z</dc:date>
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		<dc:creator>Michel S&#233;onnet</dc:creator>



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&lt;p&gt;Les premiers mots que G. m'avait dits lorsque j'&#233;tais venu le voir &#224; l'h&#244;pital Tenon, c'&#233;tait : La foi qui me tient. Puis, faisant allusion &#224; des personnes qu'il avait connues, elles aussi confront&#233;es &#224; l'&#233;preuve : Qui peut dire qu'il n'a jamais appel&#233; ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Je connaissais G. depuis plus de trente ans. Et pendant tr&#232;s longtemps il avait &#233;t&#233; pour moi l'anarchie incarn&#233;e. Bakounine. Makhno. Cronstadt. Elis&#233;e Reclus. Auguste Blanqui. La C.N.T espagnole. Il vivait de &#231;a. De cette r&#233;volte &#226;pre, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://petitspointscardinaux.net/compagnes-compagnons/autres/" rel="directory"&gt;Autres&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Les premiers mots que G. m'avait dits lorsque j'&#233;tais venu le voir &#224; l'h&#244;pital Tenon, c'&#233;tait : &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;La foi qui me tient.&lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
Puis, faisant allusion &#224; des personnes qu'il avait connues, elles aussi confront&#233;es &#224; l'&#233;preuve : &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Qui peut dire qu'il n'a jamais appel&#233; ?&lt;/i&gt; &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je connaissais G. depuis plus de trente ans. Et pendant tr&#232;s longtemps il avait &#233;t&#233; pour moi l'anarchie incarn&#233;e. Bakounine. Makhno. Cronstadt. Elis&#233;e Reclus. Auguste Blanqui. La C.N.T espagnole. Il vivait de &#231;a. De cette r&#233;volte &#226;pre, totale, continue, qui toujours avait &#233;t&#233; vaincue mais dont l'esprit jamais n'abdiquait, G. n'abdiquait pas. Mais au fil des ann&#233;es, &#233;trangement (pourquoi &#034;&#233;trangement&#034; ? ce parcours, d'une certaine mani&#232;re n'&#233;tait-il pas fr&#232;re du mien ?), cette longue histoire de luttes dont G. gardait le souffle et que Blanqui, d&#233;j&#224;, avait inscrite dans le mouvement &#233;ternel des astres, ce chemin l'avait conduit &#224; s'ouvrir de plus en plus &#224; bien plus large que lui. Le film qu'il avait fait sur l'abbatiale de Conques en avait &#233;t&#233; une &#233;tape. Puis un autre film sur les mutins de 14-18 qui, lui faisant parcourir les tranch&#233;es de Craone et de Verdun, lui avait fait rencontrer un vieux p&#232;re j&#233;suite qui en &#233;tait l'historiographe, st&#232;le m&#233;moriale &#224; lui seul. Le p&#232;re j&#233;suite &#233;tait un adepte de Teilhard de Chardin. De Teilhard &#224; Blanqui via l'&#233;ternit&#233; et les astres il y avait sans doute un passage possible. G. s'y &#233;tait aventur&#233;. Comme un chemin que l'on prend au hasard d'un carrefour sans avoir vraiment d&#233;cid&#233; o&#249; l'on va. Du coup, lorsqu'il en parlait, c'&#233;tait toujours par la marge. Non pas des convictions qu'il aurait affich&#233;es mais des th&#233;ories dont il se faisait l'&#233;cho, des hommes, plut&#244;t (G. &#233;tait sensible aux hommes), une po&#233;tique aussi. De fil en aiguille, sans jamais poser sa d&#233;marche comme une d&#233;marche de foi, G. avait r&#233;alis&#233; un film sur des j&#233;suites r&#233;fractaires. Teilhard. Le p&#232;re Chaillet et le &lt;i&gt;T&#233;moignage Chr&#233;tien&lt;/i&gt; de Lyon. Quelques autres dont G. saluait la haute id&#233;e qu'ils se faisaient de l'homme et de ses combats. Puis il avait entrepris un documentaire consacr&#233; &#224; Kurt Gerstein, &#034;l'espion de Dieu&#034; comme l'avait appel&#233; Pierre Joffroy, un de nos amis communs. Kurt Gerstein &#233;tait entr&#233; dans la S.S pour t&#233;moigner de l'horreur. Il avait pris des notes. Fait des rapports. Contact&#233; les chancelleries. Le Vatican. En vain. Personne n'avait cru les descriptions pourtant pr&#233;cises que Gerstein donnait de l'extermination des Juifs dont il &#233;tait le t&#233;moin. A la fin de la guerre, son t&#233;moignage n'avait pas davantage &#233;tait re&#231;u. Sous pr&#233;texte qu'il &#233;tait dans la S.S il n'avait pu t&#233;moigner au proc&#232;s de N&#252;remberg. C'&#233;tait cela qui avait conduit G. &#224; r&#233;aliser ce film. Arte lui avait demand&#233; un documentaire pour comm&#233;morer le proc&#232;s. Il avait dit : Ce sera Gerstein. Pour G. la trajectoire de Gerstein &#233;tait bien &#233;videmment une exp&#233;rience mystique. De cela aussi il voulait rendre compte et tenait &#224; ce qu'il y ait aussi une s&#233;quence sur Dietrich Bonhoeffer, un autre &#034;r&#233;sistant mystique&#034; (c'&#233;tait peut-&#234;tre d'ailleurs cela le v&#233;ritable sujet autour duquel tournait G. : une mystique de la r&#233;sistance). G. m'avait demand&#233; si je voulais bien parler de Bonhoeffer dans son film. Mais il &#233;tait tomb&#233; malade. Alors que pour les besoins du film il se trouvait en Allemagne, pr&#232;s de Hambourg, sur les lieux t&#233;moins de cette r&#233;sistance, G. avait &#233;t&#233; pris d'absences. De d&#233;lires. On avait du le rapatrier d'urgence. Il avait accept&#233; que je vienne le voir &#224; l'h&#244;pital Tenon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La foi qui me tient !&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
Jamais G. ne m'en avait parl&#233; aussi directement. Jamais je n'avais os&#233; l'interroger. Il savait que j'&#233;tais croyant. Je devinais qu'il le devenait. Je le laissais &#224; sa pudeur. Plusieurs fois, lorsqu'il m'appelait pour qu'on se voit, j'avais eu l'impression que cette fois il allait m'en parler, que c'&#233;tait pour cela qu'il voulait qu'on se voit. Mais lorsque nous nous retrouvions dans une brasserie, &#224; Paris, nous restions &#224; la marge. Dans l'&#233;cho, en quelque sorte, de ce qu'il fallait bien appeler notre vie int&#233;rieure. Sauf ce jour l&#224;. O&#249; d'entr&#233;e il avait voulu mettre nos &#233;changes sous le signe du sens et de la foi. Devinait-il sur quel chemin il &#233;tait engag&#233; ? &lt;br/&gt;
G. racontait. &lt;br/&gt;
Ce n'&#233;tait pas des discours qu'il tenait. Mais des phrases. L&#226;ch&#233;es. Comme des petits cerf-volants qu'il aurait mis au vent. Glissant. Tombant. Se reprenant. Il arrivait que les mots viennent &#224; lui manquer. Qu'ils se d&#233;robent devant sa parole. &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Il faut qu'on trouve, il disait. On va trouver. &lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
Comme si de ce mot &#224; trouver d&#233;pendait d&#233;j&#224; un peu de sa survie. &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Hier, il disait, le ciel &#233;tait si lumineux que j'ai eu le d&#233;sir de transformer ce ciel en pri&#232;re.&lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
Il semblait &#234;tre entr&#233; &#224; l'int&#233;rieur m&#234;me du myst&#232;re.&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Ce que je regrette,&lt;/i&gt; il disait, &lt;i&gt;c'est de ne pas avoir pu dire &#224; mon &#233;quipe, en Allemagne, que j'avais le d&#233;sir d'entrer dans une &#233;glise, de me recueillir. &lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Si je dis &#224; ma s&#339;ur que je suis croyant, que je veux croire, continuait G., elle va penser que je suis devenu fou.&lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
Qu'on le croit fou ! C'&#233;tait sa grande peur. Exacerb&#233;e depuis qu'il &#233;tait entre ces murs. Il &#233;tait persuad&#233; qu'on l'espionnait. Qu'on l'&#233;coutait. Il &#233;tait aux aguets d&#232;s qu'il y avait du bruit dans le couloir. Ou lorsqu'il entendait un cri (il y avait effectivement des cris). Peut-&#234;tre &#233;tait-ce d'avoir pass&#233; tant d'heures en compagnie de Kurt Gerstein contraint, lui aussi, de dissimuler. Il restait sur le qui-vive. Et tout ce qu'il disait d'important &#233;tait dit &#224; voix basse. Commen&#231;ant nombre de ses phrases par : &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;&#199;a va te para&#238;tre &#233;trange, mais... &lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
Souvent c'&#233;tait le mot &#034;&#233;preuve&#034; qui lui venait. Ou le mot &#034;don&#034;. L'importance du don. De l'offrande. De la grandeur de ceux qui savent eux-m&#234;mes &#234;tre don &#224; travers leur souffrance. Disant cela, lui-m&#234;me &#233;tait &#224; nu, immens&#233;ment fragile, enti&#232;rement donn&#233; &#224; ce qu'il essayait de dire, au bord de ne plus &#234;tre, peut-&#234;tre, laissant venir les mots, et des larmes dans les yeux lorsque sa parole se faisait trop intense.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur sa table de nuit il y avait un exemplaire de &lt;i&gt;Fureur et Myst&#232;re&lt;/i&gt; de Ren&#233; Char (une autre forme de mystique de la r&#233;sistance !)&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Je lis &#231;a, il avait dit.&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
Je n'en &#233;tais pas certain. Ne croyant pas qu'il &#233;tait encore capable de lire. Lorsque je l'avais quitt&#233;, je lui avait dit que la prochaine fois, s'il le voulait, je lui en lirai des pages. &lt;br/&gt;
Et je m'&#233;tais pr&#233;cipit&#233; dans un caf&#233; pour pouvoir le plus vite possible noter dans mon carnet tout ce qu'il m'avait dit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'avait fallu que quelques jours pour que tombe le diagnostic : maladie de Creutzfeld-Jacob. Il n'en avait plus que pour quelques mois. A se d&#233;grader chaque jour un peu plus. D&#233;gradation physique. D&#233;gradation psychique. Bient&#244;t il ne bougerait plus. Ne parlerait plus. Ne pourrait plus respirer sans assistance. Bient&#244;t il ne respirerait plus.&lt;br class='autobr' /&gt;
Puisqu'&#224; Tenon on ne pouvait rien faire pour lui, la compagne de G. avait insist&#233; pour qu'on le laisse rentre chez lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais venu le voir. &lt;br/&gt;
Nous parlions.&lt;br/&gt;
De son travail, encore. De son film. Des s&#233;quences qu'il lui restait &#224; tourner. Savait-il &#224; quel point il &#233;tait atteint ? Il &#233;tait inquiet. Il voyait bien que la m&#233;moire, souvent, lui faisait d&#233;faut. Mais il tentait de tenir l'inqui&#233;tude &#224; distance. &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Avant,&lt;/i&gt; il disait,&lt;i&gt; je m'angoissais de ne pas retrouver, mais maintenant je ne me fixe pas dessus, si &#231;a doit revenir &#231;a reviendra, sinon c'est peut-&#234;tre que ce n'est pas si important que &#231;a.&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
Ce qui le perturbait c'&#233;tait l'appr&#233;hension de l'espace. Tant&#244;t la pi&#232;ce lui semblait tr&#232;s petite. D'autrefois un objet lui paraissait d&#233;mesur&#233;. Revenait maintenant comme une obsession la crainte des m&#233;decins de l'h&#244;pital qu'il prenait pour des militaires. Mais qui d'autres que des militaires auraient pu l'obliger &#224; faire le salut militaire ? Cela faisait partie de la panoplie de tests &#034;psychomoteurs&#034; qu'&#224; l'h&#244;pital on lui faisait passer chaque matin. &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Tu crois pas qu'ils pourraient plut&#244;t me questionner sur les titres des pi&#232;ces de Beckett ? &lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
Il &#233;tait rassur&#233; de savoir que l'on priait pour lui. &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Je ne suis pas seul&lt;/i&gt;, il disait. &lt;br/&gt;
Moi, j'avais le sentiment de ne pas &#234;tre totalement en v&#233;rit&#233; devant lui. Dans quelques mois, il serait mort. Jusque l&#224; je m'&#233;tais laiss&#233; conduire aupr&#232;s de lui par ce que j'appelais la main de l'ange. Mais d&#233;sormais ? Quelles victuailles pour le passage &#233;tais-je capable de lui apporter ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une semaine plus tard eut lieu le mariage de G. et de sa compagne. Ils vivaient ensemble depuis pr&#232;s de trente ans mais n'y avaient jamais pens&#233;. En raison de l'&#233;tat de sant&#233; de G., un adjoint au maire de l'arrondissement assist&#233; d'un greffier avait fait le d&#233;placement jusqu'&#224; leur appartement. Pourquoi G., ce jour-l&#224;, s'&#233;tait-il mis &#224; parler avec l'accent marseillais ? &#201;tait-ce pour donner &#224; l'&#233;v&#233;nement une ambiance de f&#234;te qu'il chantait &#034;Une partie de p&#233;tanque &#231;a fait plaisir, tu la vises et tu la manques...&#034; ? Ou alors parce que c'&#233;tait exactement ce qu'il lui arrivait : tout ce qu'il visait (table, chaise, objet), il le manquait ! Le mariage eut lieu. Et G. s'appliqua &#224; prononcer (sans accent cette fois) les paroles rituelles. Mais pendant toute le rituel il ne cessa de me faire des clins d'&#339;il complices. Complices de quoi ? Du simulacre de la vie qui continue que nous jouions tous ensemble ? Il me manque d&#233;j&#224;, me dit sa compagne (son &#233;pouse, d&#233;sormais) au moment o&#249; je les quittais. Pour ma part je comprenais que d&#233;sormais il n'y avait plus que la pri&#232;re et l'intercession pour le rejoindre par del&#224; son esprit d&#233;labr&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelque jours apr&#232;s, G. retournait &#224; l'h&#244;pital Tenon. J'allais le voir. Et les premiers mots, cette fois, c'&#233;tait :&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Le difficile apprentissage de la souffrance. &lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
Tout lui &#233;tait de plus en plus difficile. Parler. Avaler. Bouger. Il avait des tubes partout. Des sondes. Des hallucinations, aussi. Il voyait du feu. Parlait encore de militaires. Tous les bruits semblaient le blesser. Les sir&#232;nes d'ambulance. La circulation &#224; l'int&#233;rieur de l'h&#244;pital. &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;La rumeur du monde&lt;/i&gt;, je lui dis.&lt;br/&gt;
Et lui :&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;J'aime bien quand tu parles comme &#231;a.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Puis d'un coup :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(mais comment reproduire de pareilles paroles pourtant glan&#233;es mot apr&#232;s mot &#224; sa bouche ? comment les laisser se poser sur la page sans qu'elles ne soient aussit&#244;t saisies par le froid gla&#231;ant de ce que l'on ne peut entendre ? comment entrer avec des mots communs dans ce myst&#232;re que G., ce jour-l&#224; - et ceux qui suivirent - essayait de me faire partager, son seul interlocuteur, peut-&#234;tre, en ce domaine ? comment, surtout, laisser entendre que ce que G. me transmettait ce jour-l&#224; n'&#233;tait pas le contre coup d'une folie - comme G. craignait tant qu'on le dise -, ou d'une peur - comme on veut croire, comme souvent les croyants eux-m&#234;mes ont voulu le faire croire, la peur de la mort devenant le meilleur argument pour forcer la croyance en Dieu ? )&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Je ne voudrais pas rater ma rencontre avec le Christ.&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
Il reprenait son souffle.&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Je voudrais toucher le Christ, arriver jusqu'&#224; lui.&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
Mais il avait peur que ce ne soit pas possible.&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Peur de m'&#234;tre tourn&#233; trop tard vers lui&lt;/i&gt;, il disait.&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;J'esp&#232;re quand m&#234;me que Dieu ne me rejettera pas. Je suis un homme libre, personne ne pourra me l'enlever.&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Il y a tellement de gens qui ne prient pas&lt;/i&gt;, il disait.&lt;br/&gt;
Maintenant les phrases venaient de mani&#232;re sporadique. Je mettais toute ma concentration &#224; les accueillir, ne rien en perdre. Je sentais bien qu'il &#233;tait entr&#233; dans une &#233;tape o&#249; l'on n'avance que seul. Je me tenais l&#224;. A ses c&#244;t&#233;s. T&#233;moin boulevers&#233;. Essayant de me faire aussi nu que lui.&lt;br/&gt;
Il disait qu'il avait un cap &#224; franchir. Qu'il ne voulait pas rester seul. Il avait tr&#232;s peur de laisser seule sa compagne. Que moi aussi je reste seul. &lt;br/&gt;
A un moment il avait demand&#233; s'il y avait eu des messes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A midi, lorsque l'Ang&#233;lus avait sonn&#233; et que je lui avais rappel&#233; les paroles de la pri&#232;re :&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Oui, c'est &#231;a, Qu'il me soit fait selon ta parole.&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
Plus tard il dira :&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;J'avais peur de faiblir.&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
Faiblir en quoi ?&lt;br/&gt;
Il ne r&#233;pond pas.&lt;br/&gt;
Poursuit :&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Mais la foi s'affermit.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain il &#233;tait encore plus affaibli. Ne finissait pas les phrases qu'il commen&#231;ait : &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Je me suis pr&#233;cipit&#233;. &lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Je suis tr&#232;s en retard.&lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Je suis trop timide. &lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
Impossible de lui faire pr&#233;ciser ses pens&#233;es.&lt;br/&gt;
Il avait des moments de terreur, aussi. Et plus que tout, la peur de :&lt;br/&gt;
Dire des conneries.&lt;br/&gt;
Il &#233;coutait Bach. Gould. Les &lt;i&gt;Partitas&lt;/i&gt;. Et aurait voulu que je mette les enceintes sur la fen&#234;tre pour que tout le monde puisse en profiter.&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;On passe &#224; c&#244;t&#233; de ce qui est important&lt;/i&gt;, il disait.&lt;br/&gt;
L'impression qu'il se retirait chaque jour un peu plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je revenais quatre jour plus tard. &lt;br/&gt;
Dans ses rares moments de pr&#233;sence, il disait :&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Difficile de faire avec l'ancien et le nouveau.&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Rev&#234;tir l'homme nouveau ?&lt;/i&gt; je demandais, croyant qu'il faisait r&#233;f&#233;rence &#224; Saint-Paul.&lt;br/&gt;
Il ne r&#233;pondait pas.&lt;br/&gt;
Il disait :&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Difficile de faire avec celui qui vient.&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
Il disait :&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;J'ai oubli&#233; le Corps du Christ.&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
Il disait :&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Je vais recevoir le Saint-Sacrement, apr&#232;s &#231;a ira mieux&lt;/i&gt;.&lt;br/&gt;
Il me tenait la main. Me retenait comme s'il voulait s'assurer que j'aie bien compris ce qu'il disait..&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Il va bien vouloir ?&lt;/i&gt; il disait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fois d'apr&#232;s, j'avais apport&#233; la communion pour G. comme je croyais qu'il me l'avait demand&#233;.&lt;br/&gt;
Mais il somnolait.&lt;br/&gt;
S'&#233;veillait par instant &#224; des mots. &lt;br/&gt;
A l'int&#233;rieur de mots, peut-&#234;tre.&lt;br/&gt;
Des fulgurances qu'il d&#233;livrait d'une voix douce :&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Est-ce que l'appel ne peut pas &#234;tre dans le non-appel ?&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;J'ai failli passer &#224; c&#244;t&#233;&lt;/i&gt;, il disait.&lt;br/&gt;
Il parlait de la beaut&#233; des fleurs qu'il avait devant lui.&lt;br/&gt;
Et lorsque je lui demandais si je pouvais faire quelque chose pour lui :&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;En mati&#232;re d'&#233;criture, c'est certain.&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
Il disait qu'il y avait des questions qui me feraient plaisir. Des questions sur lesquelles on pourrait s'attraper.&lt;br/&gt;
S'attraper - c'&#233;tait ce mot.&lt;br/&gt;
Et moi je l'attrapais au corps pour qu'on se tienne l'un &#224; l'autre.&lt;br/&gt;
Il &#233;tait d&#233;j&#224; si loin.&lt;br/&gt;
A une &#233;tape o&#249;, d&#233;j&#224;, il devait profiter d'autres m&#233;diations que celles de nos mots partag&#233;s.&lt;br/&gt;
Cela n'avait donc aucun sens que je lui donne la communion dont il n'aurait m&#234;me plus conscience. Celui que je voulais lui apporter m'avait depuis longtemps devanc&#233;. Il &#233;tait d&#233;j&#224; avec lui, et de mani&#232;re bien plus intime.&lt;br/&gt;
Au moment o&#249; j'allais partir il me demanda si j'avais des nouvelles de Michel S&#233;onnet. &#201;tait-ce la maladie ? les fortes doses de m&#233;dicaments qui lui faisaient perdre conscience des identit&#233;s ? Ou bien &#233;tait-ce, venue de bien plus loin, une question &#224; moi pos&#233;e, radicale, directe : Il en est o&#249; de toutes ces questions le Michel S&#233;onnet qu'il a devant lui ? Comment il fera avec sa foi an&#233;mique lorsque pour lui aussi arrivera ce moment ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; A ma visite suivante, G. dormit tout le temps. J'avais apport&#233; &lt;i&gt;L'Hymne &#224; l'Univers&lt;/i&gt;, de Teilhard, dont je voulais lui lire des passages. Je renon&#231;ais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux jours plus tard, G. mourrait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les obs&#232;ques eurent lieu le 4 octobre, jour de la saint Fran&#231;ois. Ce furent des obs&#232;ques la&#239;ques, puisque G. n'avait rien demand&#233; d'autre. Nous f&#251;mes plusieurs &#224; intervenir. Gatti, d'abord, qui semblait haranguer notre ami mort : Ce n'est qu'un au revoir mon fr&#232;re ! Puis une jeune femme que je connaissais pas. Quand vint mon tour, ne voulant pas outrepasser la pudeur de G., je me contentais de parler de son &#034;expansion&#034; dont j'avais &#233;t&#233; le t&#233;moin tous ces jours et je lus le passage de &lt;i&gt;L'Hymne &#224; l'Univers&lt;/i&gt; qu'&#224; l'h&#244;pital j'avais gard&#233; dans ma poche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis ce fut Pascale, la productrice de G. &#224; Arte. Elle parla de l'effort de G. &#224; pr&#233;parer son passage. Et comme si c'&#233;tait mani&#232;re de sceller ce qui nous avait unis G. et moi pendant tant d'ann&#233;es et qui s'&#233;tait r&#233;v&#233;l&#233; de mani&#232;re si vive ces derni&#232;res semaines, alors m&#234;me qu'elle ne me connaissait pas, elle ouvrit un exemplaire de &lt;i&gt;Sans autre guide ni lumi&#232;re&lt;/i&gt;, le livre que j'ai &#233;crit sur Dietrich Bonhoeffer. C'&#233;tait celui de G. Elle lut les passages qu'il y avait soulign&#233;s. Et ce fut comme si, de l&#224; o&#249; il &#233;tait, il me parlait encore.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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