Petits points cardinaux

Michel Séonnet

Séon

Ce fut un des premiers livres de Gatti que j’eus entre les mains. Un recueil de photos du film L’Enclos scandé par des fragments de textes, dont ceux-ci, tirés de « Bas-relief pour un décapité » que, par la suite, je saurai manuscrit disparu sinon ces quelques pages dans lesquelles, étrangement, semblaient déjà m’attendre l’écho de mon propre nom.

Premier fragment

« La porte s’ouvrit, brutale. Une croûte arrachée d’un seul coup sur une plaie non encore cicatrisée. Séon regarda ébloui. Ses pensées s’étalaient à plat sur les murs de la cellule. Il voulut s’y enfoncer. La cellule le repoussa. Les ombres et les lumières qui l’avaient sillonnée, remplie pendant deux semaimes, perdirent leur épaisseur. C’était l’exode. Séon ne laissa rien derrière lui. Les cinq dernières marches du quartier cellulaire franchies, il essaya de se fondre avec les soldats qui l’encadraient pour constituer une sorte de territoire imprenable. »

Deuxième fragment

« Une porte s’ouvre. Une voix abstraite appelle un numéro : UND ALS SIEBENTE TAG. La porte se refreme. Dans la cellule de Séon, les détenus se serrent la main. Chaque main transmet un froid d’étoile. Ils sont seuls dans le soudain silence d’un été droit, spectral, interminable. Les verrous grincent de nouveau. "C’est la porte à côté", cbuchote-t-on. Un léger cri suivi d’un piétinement. Quelqu’un en sort et la porte se rabat. Il y a des hésitations : dans le couloir, les soldats se sont arrêtés et parlent à voix basse. "Ils doivent déchiffrer les matricules. Les lampes du couloir éclairent mal." Tous sont cloués aux monosyllabes, aux froissements, au crissement des souliers. L’état brut émerge, malgré le souvenir aboyant d’ils ne savent quelles alliances perdues. Les armes cliquettent juste devant la porte de Séon. Les minutes croissent sans nombre en un fourré inextricable. Séon n’entend rien d’autre que la pulsation du sang dans sa poitrine. La porte est dépassée. C’est peut être fini. Mais personne ne le croit. (...) Ils reviendront.

De nouveau demi-tour. Une porte claque. Une autre encore. Cette fois, c’est la porte d’entrée du quartier cellulaire. Un avertissement. Un ordre. Un coup de sifflet. Les élus se mettent à courir vers la place d’appel. Ebranlement. Pas embrouillés. Le silence est de nouveau total. Nuit carcérale. Brouillard du mirage et de l’espoir qui va de nouveau s’étendre. Pourtant, ils n’ont pas d’autre issue que l’image du gibet dans laquelle ils sont déjà entrés comme on entre dans une société secrète. »

Troisième fragment

« La journée commence et se prolonge par une page blanche. Les fausses nouvelles la sillonnent sans laisser de trace. Mais elles conduisent dehors, là où il y a des lignes d’horizon. Sursaut. de Séon pour ne rien céder à la journée. Il parle avec le visage de tous les détenus. Il se promène, fait les cent pas. La journée s’empare de lui. »

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