Petits points cardinaux

Michel Séonnet

Ô vous que j’ai étreints et qui m’aurez tué (Mathieu Riboulet)













Je voudrais dire quelques mots des Portes de Thèbes , le dernier livre de Mathieu Riboulet qui nous parvient ces jours-ci, posthume. Je voudrais dire mais c’est surtout vous faire entendre que je souhaiterais, m’asseoir à côté de chacun d’entre vous et lire à votre oreille, à votre corps tremblant, quelques pages de ce frêle opuscule destiné pourtant à peser si lourd sur la verticale de nos vies humaines - ô frère humain - verticale dont on ne sait pas bien si elle pointe vers le haut ou vers le bas - affaissez-vous dans la poussière et retenez vos larmes.

Je vais donc essayer. Mais comment dire sans défaire ce que l’un d’entre nous, homme, écrivain, porté à l’extrême de sa vie, a réussi à arracher à l’ineffable, pour lui, pour nous ses survivants, ébahis devant tant de candeur, de violence – de grâce, oui de grâce, d’atroce et lumineuse grâce ?

Certains, de leur vivant, donnent leur corps à la science pour que, de leur mort, la vie, ailleurs, en d’autres corps, puisse s’accorder un surcroît qui lui était refusé. Est-ce trop dire que de suggérer que, par Les Portes de Thèbes , Mathieu Riboulet a donné de son dernier vivant son corps à la littérature pour que, de la même manière, les survivants que nous sommes puissent en tirer quelque intelligence du monde, monde qui nous est invisible mais que Mathieu Riboulet, par son approche ligne après ligne de la mort (par elle, avec elle, et en elle), nous colle à la figure, nous fait pénétrer dans le corps, pour au moins le teinter de beauté, la seule raison qui vaille ?

Mathieu Riboulet a toujours donné de son corps – comme si toute l’histoire de notre bout de siècle XXème en lui avait trouvé passion, jouissance, outrages aussi - Or, il parlait du sanctuaire de son corps. Mais ici, dans ce texte vertigineux où l’on ne tient souffle (et lui aussi, sans doute, l’écrivant) que grâce à l’ondulation de la langue, aux vagues portantes d’alexandrins venus du plus glorieux de cette langue et qui offrent leur splendeur à notre désarroi (entre tant d’autres : seul brisera l’emprise où nous voilà placés le baiser de sorcier frémissant sur mes lèvres), Mathieu Riboulet fait corps avec sa maladie qui fait corps avec la terrible intrusion des sept marioles du treize novembre deux mille quinze.

Aux Portes de Thèbes, il ne se porte pas le glaive à la main mais avec la fragilité d’une écriture qui n’a que son corps à offrir. Le corps malade du monde, c’est le mien. Entrez sans frapper, voyez l’état du monde ; comment ne pas tomber malade ? Fermez les yeux, écoutez le bruissement des ruines, le murmure des gravats, le passage des fantômes, affaissez-vous dans la poussière et retenez vos larmes.

Depuis Prendre date Mathieu Riboulet avait entrepris de tenter d’approcher ce qui a lieu en nous, dans nos corps, dans nos vies, ici dans notre pays de France, depuis que certains jeunes hommes sont venus y porter les coups mortels d’une guerre bien ancienne et déjà universelle. Mais c’était encore dire, parler, commenter, avoir avis. Comme un objet de réflexion. A distance. Dans Les Portes de Thèbes , c’est de tout le corps, qu’il saisit ceux qui se sont introduits pour porter la mort. De la même manière qu’il dit avoir, autrefois, offert son corps aux pères – je les avais choisis pour être mes amants (il nous en avait donné le récit dans Entre les deux il n’y a rien ), il ose ce geste fou, immoral, injustifiable, de s’offrir de même manière à ceux qu’il imagine être leurs fils – ô vous que j’ai étreints et qui m’aurez tué. Il s’avance, seul, à la porte de Thèbes, sans morale, sans discours, mains nues, corps nu, de toute la nudité de la seule écriture et de la maladie qui le dévaste. Mathieu Riboulet est loin d’être un naïf. Se pointant ainsi à l’heure du meurtre et de l’offrande il entraîne avec lui plus d’un siècle d’histoire, de politique, la découpe du Proche Orient sur laquelle les puissances orientales s’entendirent en salon, thé, biscuits, et bonnes manières. L’accompagnent aux Portes de Thèbes tous les génocides, les trahisons, les vilenies qui furent la trame du siècle XXème. Tout ça est là, dans son seul corps, dans son essoufflement de malade qui, pour un temps encore, un dernier temps, se régénère par la langue qui parle en lui et que, l’accueillant, il réinvente.

Si bien que l’on voudrait (je voudrais) venir du geste le plus simple, le plus pur, baiser les pieds de celui qui a osé porter sa propre mort si loin qu’en la mêlant à toutes les morts qui nous accablent et devant lesquels nous fuyons, il poussât jusqu’à sa plus intense vérité l’acte fragile d’écrire.

Mais c’est déjà trop dire. Il faut se taire. Ou seulement pour dire à ceux que l’on aime : lisez ce livre miraculeux où l’un d’entre nous s’est livré aux mugissements de la mort pour que, une fois, une fois encore, nous puissions affronter le désespoir qui nous submerge.

...ô tous, faisons l’effort d’en laisser quelque trace, de dire ce que nous fûmes, corps tendus vers la gloire, corps jetés dans la perte, redonner souffle à la présence première, à la vie qui nous tient quelque mort qui nous guette...

Dans l’incandescente splendeur d’une langue qui nous désempare.

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