Petits points cardinaux

Michel Séonnet

17 - L’espérance ?

On parle. Et parfois viennent des paroles qui nous devancent. Ou comme si elles nous étaient tombées d’un livre. Quelqu’un dit : Tu as dit ça. Et on répond : Ah oui ? On peut même vérifier lorsque la conversation a été enregistrée. Ainsi de cet entretien que j’ai fait pour la chaîne KTO à propos de mon livre Une vie de quinze ans. L’intervieweur parlait des espérances déçues d’Ambroise, ce garçon mort d’un cancer à quinze ans dont le livre raconte les dernières années. Et ceci est venu. Péremptoire :
L’espérance ne déçoit jamais.
S’en est suivi une tentative vacillante d’interprétation, bien conscient que j’étais d’avoir parlé plus loin que ma bouche. Car pour ce qui est des "espérances déçues", je pourrais en raconter un bout ! Sisyphe, mon frère ! Mais que faire après avoir dévalé à l’envers les crêtes d’espérance, sinon reprendre l’ascension comme mon frère pousseur de rocher, ou comme le boxeur qui en a pris plein la figure, remonter sur le ring, reprendre le combat ?

Durant les années où l’espoir paraissait serein, j’avais intitulé Ce qui vient le journal que je tenais. Le vivant de la vie, je disais, était à deviner dans ce qui vient vers nous. D’où l’importance de l’attention aux signes. De ne pas négliger ces échardes messianiques, comme les nommait Walter Benjamin, qui se glissent dans la quotidienneté des jours. Ces cahiers s’y employaient. Numérotés de 1 à 17, le dernier s’arrête net au 1er janvier 2009. Ce qui vient ? Le lendemain, Monique est morte.

Du temps de cette confiance au temps qui vient j’avais écrit une forme de poème intitulé précisément Temps vient [1]. Ce fut un des premiers texte que je mis en ligne sur ce site lorsque je l’ouvris au mois de janvier dernier. Mais c’était alors, je le reconnais volontiers, comme une provocation envers moi-même, et comme celui qui au psaume 42 crie : Où est-il ton Dieu ? me lancer à moi-même :
Où est-elle l’espérance que tu mettais dans le temps qui vient ?

C’est d’ailleurs peut-être ça la vraie question d’aujourd’hui : ce qu’il reste de notre espérance, personnelle, collective, et la nécessité de se replonger dans les textes de ces grands veilleurs que furent ceux que, dans un livre sous-titré Philosophie et messianisme, Pierre Bouretz appela Témoins du futur [2], parmi eux Benjamin, Scholem, Rosenzweig, et Ernst Bloch dont L’Esprit de l’utopie et Le Principe espérance m’ont depuis longtemps été, malgré les éclipses, de radicale compagnie.

Réapprendre d’eux que même le bonheur n’est pas la mesure de l’espérance ?

C’est pourtant un texte qui fait référence à un autre auteur que je mets en ligne aujourd’hui. Il concerne Sisyphe. Et Camus. Et comment la lecture que Monique en fit la révéla à elle même - et la conduisit jusqu’à moi... Cela s’intitule Il faut imaginer Sisyphe heureux.

Est-ce l’espérance qui ne déçoit jamais, ou l’effort soutenu que l’on met à s’y tenir ?

lundi 28 mai 2012

Notes

[1] une version écourtée en avait été publiée sur remue.net, j’en donne aujourd’hui une version epub, merci de me signaler si, en fonction de vos liseuses, cela ne fonctionne pas bien

[2] Éditions Gallimard, 2003

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