Petits points cardinaux

Michel Séonnet

Dietrich Bonhoeffer, Sans autre guide ni lumière

Le pasteur de la résistance

Marie-Laure Delorme, Journal du dimanche.

Il est parti à là recherche de l’homme. Et dans des endroits inconnus de nous, sortes de petits cailloux jusque-là foulés sans réelle attention, il a pu rencontrer son visage. Michel Séonnet, familier des écrits et des lettres du théologien protestant allemand Dietrich Bonhoeffer (1906-1945), s’est-rendu à Berlin sur ses traces. Il veut comprendre, audelà de la figuré écrasante .du martyr, comment on résiste. Car, dit-il, dans une phrase raide de simplicité, on peut apprendre à tenir. Toute la vie de Bonhoeffer - non pas sa vie de religieux, de citoyen, de politique, de penseur mais bien sa vie d’homme - tend à faire de lui un résistant. Michel Séonnet, spécialiste d’Armand Gatti et auteur de La chambre obscure (Gallimard, 2(01), désire trouver une réponse à la force de son admiration : à leurs deux vies entremêlées.

Dietrich Bonhoeffer, assistant de théologie à Berlin, entre en Résistance dès l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Il publie Le prix de la grâce (1937) et La vie communautaire (1938). Le jeune pasteur y prône la responsabilité de l’Église dans le monde. Il fait un bref séjour aux États-Unis en 1939 avant de revenir en Allemagne. Il anime un séminaire clandestin antinazi et participe au complot contre Hitler autour de l’amiral Canaris. Il est arrêté le 5 avril 1943 et se retrouve enfermé dans la prison militaire de Tegel (un faubourg de Berlin). Il sera pendu deux ans plus tard, pour « haute trahison », au camp de Flossenbürg. Il laisse d’extraordinaires lettres de prison (Résistance et Soumission, 1951). Michel Séonnet connaît intimement ses différents écrits. Ils sont pour lui une passion et une aide. Il décide donc de partir à Berlin sur les pas du pasteur. « Ni un héros ni un saint, celui que je suis venu chercher à Berlin. Simplement savoir ce que c’est être un homme. »

Les écrits de Bonhoeffer stupéfient par leur complexité humaine. Il envoie de Tegel des lettres d’une absolue liberté à son ancien étudiant Eberhard Bethge, Car, comme l’écrit Michel Séonnet, « la bonne conscience, c’est l’ennemi ». Le pasteur ne veut pas de paix (c’est-à-dire de justifications, de belles idées, de monuments, de grands mots) et accepte de vivre dans l’inconfort. La grandeur réside dans l’intranquillité. Il agit et. doute dans un même mouvement. L’un ne venant jamais contrecarrer l’autre. Il connaît des mélancolies et des abattements, la tentation du suicide, la douleur jus- qu’à vouloir se jeter au sol, la peur de jouer au plus fort, puis il connaît également le bonheur de voir la vie réapparaître. Il exprime le souhait, lors d’un deuxième été enfermé dans la petitesse de sa cellule, de ressentir une dernière fois la chaleur du soleil sur tout son corps. Et il supplie sa fiancée Maria de continuer à lui rendre visite. Il en a besoin. Michel Séonnet, né à Nice en 1953, relit les textes, se rend dans différents lieux, a des conversations inutiles, se perd et le trouve.

Il y a en filigrane, dans Sans autre guide ni lumière, la terrible et belle idée de l’indignité ; On se choisit un maître. comme Séonnet a choisi Bonhoeffer, puis on craint de ne pas se montrer à la hauteur. On est alors non pas éclairé, mais écrasé. C’est pour cela que l’auteur est parti sur les traces matérielles du pasteur. Il, a trouvé un homme parmi les hommes. Qui ne prétendait pas mériter d’autre titre que celui-là. Sans autre guide ni lumière n’est en aucun cas un exercice d’admiration, C’est le récit, dans une écriture libre de toute attache, d’une rencontre. Il y a là, non seulement le résistant admirable, mais celui qui voulait ressentir une dernière fois la chaleur du soleil sur tout son corps.

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