Petits points cardinaux

Michel Séonnet

Tanger, côté mer

Tanger côté mer, paru aux Editions Créaphis, est un recueil de textes courts écrit à la suite de séjours dans le nord du Maroc et de rencontres avec des émigrants clandestins. Le livre est illustré de photographies en noir et blanc d’Olivier Pasquiers. http://olivier.pasquiers.pagesperso...

La faute à qui si cette ville est un amphithéâtre au seul spectacle des allées et venues d’une mer qui n’en est pas avare ?
La faute à qui si cette ville est un promontoire mis au défi d’une terre si proche qu’elle brûle les yeux et la raison ?
Certains matins, ceux qui s’usent les yeux à regarder l’autre rive n’ont aucun mal à voir les courbes rondes des collines, les entailles mal cicatrisées des routes comme des blessures brunes, on voit les maisons blanches rassemblées en paquets ou simplement piquetées dans le gris-vert des oliviers (mais c’est peut-être à cause de la brume) alignés comme d’un coup de peigne sous la vigilance des éoliennes aussi blanches que les maisons, on voit les plages, coups de pinceaux de sable clair en attente des corps qui auront eu l’audace de se laisser porter jusque là, exténués peut-être, crachant l’eau, mais vivants, vivants, tellement plus vivants qu’à croupir ici dans le rien, la misère, le temps lui-même semble être définitivement en panne, l’avenir ?
Quel avenir ?
De toutes façons on est déjà mort, un peu plus un peu moins !
Qu’est-ce qu’on attend ?
Couchés à l’abri du vent dans la pierre chaude des cavitées creusées autrefois pour accueillir les morts,
(pierre usée comme si des siècles d’humanité étaient venus s’asseoir ici non pour veiller les morts mais pour guetter l’avenir sur la rive d’en face)
ils dorment,
(on dirait les dos de quelques bêtes côte à côte à moins que la pierre ait voulu mimer ici les moutonnements des vagues qui, tout en bas venaient effriter les contreforts de la falaise avec autant de détermination que si, parties de la rive d’en face, elles n’avaient jamais eu d’autre but)
ils parlent,
(c’est un cimetière, oui, mais ça ne les effraie pas, trop de lumière, trop de vent, le fracas de la mer aux jours de grandes tempêtes dissuade les plus acharnés des djinns, non, il n’y a rien à craindre, sinon, à force de regarder la rive d’en face qui parait si proche, finir par s’élancer dans l’illusion d’un bond qui suffirait à passer)
ils regardent la mer à n’en plus pouvoir comme si subitement elle aurait pu être nouvelle,
Imagine qu’un matin on se réveille et que...
J’te jure, dit l’un, des fois on croit que c’est tout le continent qui bascule, plaques tectoniques, un truc comme ça, ça bouge invisiblement, millimètre par millimètre, mais au bout du compte ça fait une pente si forte qu’il faut se retenir pour ne pas être emporté, si tu ne comprends pas ça tu comprends rien, partir, c’est simplement se laisser emporter, juste un moment d’inattention, tu lâches les mains, la prise, et hop ! tu te retrouves au bord de l’eau, au fond de l’eau si tu t’accroches pas assez fort, c’est pas le destin, l’Inch’allah, la fatalité toutes ces choses-là, c’est simplement que ça penche, savoir si Dieu a voulu que ça penche ?

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