Petits points cardinaux

Michel Séonnet

L’écrivain et les filles vaillantes

Il y a exactement quatre ans, je lisais le recueil de textes que des jeunes femmes avaient écrits en atelier d’écriture avec Arno Bertina à Pointe-Noire, au Congo. Ndakoya Elykia / Le foyer des filles vaillantes : c’était le titre de ce petit livre. Accompagnées par l’ONG A.S.I, ces jeunes femmes tentaient de se sortir du circuit de la prostitution via des formations, des apprentissages. Sur les photos prises par Arno Bertina et publiées dans ce recueil, on en voyait qui soudaient, réparaient un moteur de voiture. Il y avait aussi des photos de leurs textes écrits à la craie sur des ardoises. Et le portrait de chacune de ces femmes, dansant, riant, avec aussi, parfois, un air grave à moins que ce fût absent. [1]

Pour ce recueil, Arno Bertina s’était « contenté » de rédiger une postface où il tentait de dire les enjeux de langue qu’avait été pour lui la retranscription des textes écrits par les « filles vaillantes », ou dictés, ou traduits du lingala. Il était là pour les amener à « s’exprimer », mais concevait très vite la difficulté qu’il y avait pour elles, qui avaient quitté l’école très jeunes, de le faire dans la langue du Blanc.

Si ton histoire personnelle est une zone sombre déjà… Comment écrire ou parler dans une langue dont on se méfie ? Ce serait comme vouloir faire rouler une voiture dans un marais : oui sans doute y a-t-il sous l’eau un sol plus dur, mais à quelle distance de la surface, en fait ? Vais-je en avoir jusqu’aux chevilles, jusqu’aux hanches ? Vais-je avoir pied ? Comment garder la tête hors de l’eau ? Si je me noie, comment être sure que c’est à cause de mon histoire et non à cause de la langue française ? Comment parler la langue du mundélé [2] avec un mundélé ?

Bertina aurait pu en rester là. Et déjà on aurait pu saluer (ce que j’ai fait alors) la qualité – mieux : l’honnêteté(et oui !) - de ce qu’il avait mené au Congo. Resteraient ces mots écrits par les filles où la maladresse nous vient parfois en poésie. Resteraient ces photos, leurs visages, leurs corps, et cette danse des noms qui les accompagnent et les signent : Florette, Ordanie, Dieuveille, Diane des Nations, Indura, Fanette...
Or voilà qu’au lieu de les avoir posées sur le côté de son chemin, il revient vers nous avec elles. Ou plutôt : il vient vers nous en leur compagnie puisque ce livre qu’il nous propose aujourd’hui c’est autant elles que lui, le titre – L’âge de la première passe – ne décidant pas s’il s’agit de « la première passe » faite par l’une ou l’autre de ces filles (l’expression n’étant d’ailleurs jamais employée par elles pour qui se prostituer se dit « faire la vie ») ou bien « la première passe » payée par Bertina lui-même dans sa fréquentation des prostituées.

Je dis : « revenir ».
Mais où ? Comment ?
Revenir en littérature ? Reprendre cette expérience, ces rencontres, ces textes écrits par les filles dans un geste qui serait de la littérature ? Et les nombreux détours par des œuvres de littérature (même le grand Venaille est là), jeux d’échos, de miroirs, diffractant le questionnement de l’entreprise congolaise, manifesteraient à quel niveau se situe le projet de Bertina ?

Je fais ici mon propre détour.
Plus d’une fois, après avoir vécu une expérience particulièrement intense, dérangeante, luminante, avec des personnes que j’accompagnais en ateliers d’écriture, je me suis posé la question du : qu’en faire ? est-ce qu’il y aurait une manière de faire advenir ce moment en quelque chose qui serait « littérature » ? Non pas un mieux. Encore moins un plus beau. Mais quelque chose qui, reprenant de mots ce qui a eu lieu, le ferait advenir à lui-même1 ? Bien sûr il y a la « restitution », le recueil des textes (ce que Arno avait fait). mais, écrivain, on sait bien qu’on ne peut pas en rester là. Que quelque chose nous requiert avec virulence. Dans l’immense difficulté d’avoir alors affaire à des personnes – non plus des personnages. Personnes fragiles sur lesquelles prendre autorité serait manière de perpétuer l’exclusion, le viol, encore une fois tirer profit. A plusieurs reprises j’ai tenté l’aventure. Tantôt versant fiction (prétexte ? alibi ? déguisement ? ). Tantôt versant poésie, chants se mêlant au récit. Plus d’une fois j’ai eu l’impression que certaines personnes ainsi rencontrées me hélaient pour que je poursuive la route avec elles, par elles. Ainsi, aujourd’hui encore, un homme avec qui j’ai travaillé...

Autant dire que lorsque je sus qu’Arno Bertina avait entrepris pareil travail – pareille gageure – j’étais à la fois impatient de le lire et inquiet tant l’aventure (particulièrement dans le contexte où il avait mené son travail) était risquée.
Bien sûr, la lecture des Châteaux qui brûlent (je suppose qu’il l’a écrit avant, peut-être terminé dans les interstices de son entreprise congolaise), puis celle des récits de son compagnonnage avec les salariés de GM§S pouvaient laisser penser que le garçon (l’homme, l’écrivain – et vice-versa) avait quelques ressources.
Et le livre est là.
Où rien, me semble-t-il, ne pointe mieux de quoi il retourne (ce que ce livre retourne, et comment, et pourquoi) que cette remarque (il aura fallu attendre la page 193 pour la lire - peut-être Bertina en a-t-il pris conscience en chemin d’écriture) :

Justesse est très proche de justice. Avec mon livre je ne rends pas justice à ces jeunes femmes, leur quotidien n’en sera pas changé, mais la justesse ce n’est pas rien.

Pas rien, non, de s’y tenir, d’en faire sa ligne de crête. Et qui dit ligne crête dit risque de chuter ; de basculer du côté de la distance ou celui de la compassion ; de regarder ces filles de trop haut ou de croire pouvoir le faire d’égal à égal ; d’oublier qu’on est Blanc et elles Noires ; elles femmes et soi-même homme et du coup, client potentiel ; de minimiser la différence (on est tous des humains) ou de l’instituer en exotisme (la littérature est farcie de putes au grand cœur) ;...
Dans la proximité de ces jeunes femmes dont certaines se sont prostituées dès l’âge de 13 ans – l’une d’entre elle enceinte dès « la première passe » – difficile de ne pas verser dans le misérabilisme, voire même le moralisme (serait-ce en forme de « victimes de classe »). Difficile, aussi, de ne pas être séduit par certaines (qui s’y emploient), d’autres par l’écart qu’elles imposent. Sous le coup ou sous le charme, comment écrire ?

Tout du long, Bertina ponctue son texte de mise en garde vis à vis de lui même, de son écriture, sortes de repères, piquets plantés sur la ligne de crête.
Accepter – et dire – leurs moments de joie manifeste même s’il paraissent incompréhensibles au vu des turpitudes qu’elles ont à traverser – … ne pas en rester à l’affliction ; et faire une place à la joie...
Accepter – et dire – leur incompréhensible détachement face à ce qui parait accablant – … elle n’est pas abattue comme si devais vivre sa vie tout en étant moi même...

Bien sûr, cet exercice de justesse ne peut se faire qu’en étant juste aussi vis à vis de soi même. Son propre rapport à la vie (désespéré, souvent, et tant de choses qui abattrait définitivement dans ce que vivent les filles). Son propre rapport à l’Afrique (langue du colon, françafrique, mais tout autant : Rimbaud, Nicolas Bouvier,...). Son propre rapport aux prostituées (client de, difficulté, ici, de savoir où se tenir). Arno Bertina fait tout effort pour ne rien éluder. Et s’il semble y parvenir, c’est que ce qu’il dit justesse vaut essentiellement (parce que cela est son essence) pour la littérature qui, ici, est manière d’être au monde tout autant qu’à la langue.

Le chemin de langue, c’est plus d’une fois à travers les textes des filles que Bertina le fait. Lorsqu’il bute. Trouve des contradictions dans leurs textes, des méprises que le bien écrire voudrait arrondir, policer. Et du coup en éteindre justement les virtualités de langue. Ainsi, la tentation de corriger Ruth lorsqu’elle écrit souverir en place de « souvenir », une belle souverie en place de « un beau souvenir » avant de réaliser :

Il faut fermer les yeux et tendre l’oreille pour comprendre qu’elle amalgame (beau) souvenir avec « s’ouvrit », avec « s’ouvrir ». C’est elle, donc, qui a raison, puisqu’un souvenir ne sera beau qu’à la condition d’avoir ouvert (quelque chose).

Il faut en perdre des certitudes pour avancer en pareil chemin. Mais est-ce que écrire ce n’est justement pas cela : ne cesser de (se) perdre pour aller de l’avant, au plus « juste ». Voilà Ulysse qui revient. Mais cet Ulysse qui une fois revenu à Itaque doit encore prendre la route jusqu’à ce que quelqu’un confonde la rame qu’il a sur l’épaule avec une pelle à vanner.

Bertina, p. 133 : Un livre est un voyage si et seulement si l’auteur a été sorti de ses gonds en l’écrivant, s’il a été déplacé, charrié, emporté. Tout auteur devrait avoir cet Ulysse-là dans un coin de la tête, boussole ou saint patron.

Et c’est sur ce mode d’avancée que le livre se referme sans se clore.
Étrangement, au lieu de nous livrer quelques considérations sur son expérience congolaise, d’en tirer une sorte de bilan quant aux filles et à lui-même, le voici qui au moment de conclure digresse, nous conduit à une table d’un bar d’hôtel (semble-t-il) où vient s’asseoir un « Suisse-Allemand » à l’accent insistant. Toute l’arrogance européenne. Dans ses parages, Arno Bertina, l’homme et l’auteur qui vient de mener cette aventure d’écriture tendue et exigeante, se retrouve complètement déstabilisé :
Il est exaspérant mais il y a quelque chose de fascinant à l’imaginer perché au bout du monde.
Ce qui le touche c’est que ce type est en roue libre.
Là où Bertina ne fait pas d’histoire, l’autre risque l’esclandre.
Suis-je en train de jalouser ce débile, dont l’arrogance explique qu’il se retrouve souvent dans des situations rocambolesques ?
Il se sent en dette.
Bouvier écrivait (dans Le Poisson-scorpion, je crois) : « La chair de Shylock, pas un voyage qui ne l’exige ».
Et il ajoute :
Pour l’heure j’ai l’impression de n’avoir pas eu à m’en acquitter.
Relisant son texte avant de le publier, Arno Bertina se demande si vraiment l’intrusion de cet homme est nécessaire. S’il ne devrait pas la rayer.
Ce qui le décide à persister c’est de reconnaître dans son attitude vis à vis de cet homme ce qui le fait - lui, l’écrivain, le fragile - d’un autre monde (mental) que l’exubérant Suisse-Allemand, fragilité qui le rapproche des filles qu’il a côtoyées à Pointe-Noire :
cette mélancolie qui est la mienne, embrasée par la solitude affective des filles d’ASI, le sentiment d’être abandonné.
Toute cette route, et au final, revenu à Paris, n’avoir que ces mots à se mettre sur l’épaule pour continuer vaille que vaille d’avancer :
effaré, ahuri par l’abandon.
Oui :
comme les filles vulnérables qu’ASI essaie d’aider, quel que soit l’ensemble des choses qui nous séparent.
Entre comme et séparent.
Pas mieux.
Se reconnaître pas mieux sans pour autant confondre.
Ça, qui fait toute la tension et la justesse de ce livre.

Notes

[1] Ce travail me tenait doublement à cœur puisque le hasard (?) avait alors fait se rencontrer un ami (Arno Bertina) et ma filleule Pauline qui coordonnait alors les activités d’ASI en République du Congo.

[2] Blanc

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