Petits points cardinaux

Michel Séonnet

4

Si nous ne parlions pas le provençal, c’était pourtant une langue dans laquelle nous avions le droit de chanter. A l’église. Dans les draperies et l’encens de la liturgie villageoise, la vieille langue oubliée semblait autorisée à une dignité que nous ne lui connaissions pas ailleurs. Les saints protecteurs des lieux lui étaient propices pour lesquels, chaque année, aux dates votives, on faisait résonner dans l’édifice le viei e dous parla. Ces jours-là, on avait même l’impression que portée par la lourde mémoire des pierres et l’éclat tremblant des vitraux, la langue y était un peu chez elle. C’était la langue des jours de fêtes. Celle qu’accompagnaient les danses, les galoubets, les tambourins. Celle qui, pour parvenir jusqu’au chœur, se faisait précéder par le vacarme des tromblons des « bravadeurs » et l’odeur de la poudre plus forte que celle de l’encens, tradition locale de tirs à blanc jusqu’à l’intérieur de l’église, y compris un solennel salut au moment de l’élévation qui faisait craindre à chaque fois que le plafond fissuré de l’édifice n’y résistât pas et qu’en fait de bénédiction ce fût un lustre que l’on reçut sur la tête. Peut-être la langue avait-elle besoin de tout ce tintouin pour se faire sa place. Tambourins et bravadeurs ouvraient la brèche. Les vieux chants provençaux n’avaient plus qu’à s’y glisser. Chaque fête patronale avait les siens. Le 24 août, pour la Saint-Bathélémy. nous chantions à plein poumons la gloire de l’apôtre :

San Bartoumieu es vuei ta festo,
Et ta capella respendi
Per ti canta cadun s’apresto...
 [1]

C’était un autre chant pour « les Saintes », sainte Victoire et sainte Spécieuse, patronnes "secondaires" du village, le deuxième dimanche après Pâques. Un autre encore pour la Saint-Michel, le 29 septembre, où nous processionnions jusqu’à une chapelle antique perdue entre les oliviers tout en chantant un hymne qui rappelait l’effort des anciens pour restaurer l’édifice, lorsque, passés les affrontements révolutionnaires durant lesquels elle était devenue bergerie, il avait été rendue à sa fonction liturgique.

N’ere qu’uno vieilho masuro
Lo tropeu li durmié sovent
Au traves de seis escladure
N’entendias que gémi lo vent
 [2]

Nous ne comprenions pas vraiment tout ce que ne chantions, mais, avec le latin, nous étions habitués à ce que, à l’église, on pouvait chanter sans savoir les mots. Nous en devinions en tout cas assez assez pour croire que, comme la chapelle venait à nouveau d’être restaurée, c’était pour nous que le chant avait été composé.

Bien sûr, tout cela avait quelque chose de folklorique. Les vêtements traditionnels. Les musiques. Les instruments bien éloignés des guitares électriques qui tenaient déjà le haut du pavé. C’était comme si, ces jours-là, la langue elle aussi avait mis ses atours. Et qu’importait qu’il eût fallu, par la suite, faire venir des groupes (musiciens, danseurs, bravadeurs) de villes plus importantes du département. Nous accueillions avec bonheur ce retour saisonnier d’un parler perdu. La République laïque avait chassé le patois des écoles et des maisons aussi puisque pour réussir à l’école il était obligatoire de se défaire de ces oripeaux. Du coup, la langue s’était réfugiée dans les églises. L’Église en avait fait un argument. Et lorsque, à chaque fête, l’assemblée entonnait Provençau e catouli... c’était hommage rendu tout autant à la langue qu’à la religion, à cette identité que les murs de l’église faisaient résonner, pénétrer dans les corps, une fierté aussi,

… Nouesto fe n’a pas fali ;
Canten toutei trefouli :
Prouvençau e Catouli !
 [3]

La langue, dans le chant, se poussait sinon jusqu’à hauteur de Dieu du moins à celle de sa mère puisque l’un des qualificatifs, dulcis, que le Salve regina attribuait à la Mère, était donné ici à la Langue.

La Prouvènço te supplico
dins soun viei e dous parla
La Prouvènço es catoulico
Nouesto-Damo escouto-la !
 [4]

Entrecroisées en quelque sorte dans une même louange, la Provence, sa langue, sa religion faisaient cortège avec la Bonne-Mère.

Le Coupo santo, c’était autre chose. Il fallait des rassemblements plus larges, plus festifs. La première fois où je l’entendis véritablement chanter - je veux dire : de cette manière solennelle que l’on a de chanter les hymnes nationaux - c’était jour de fête dans un village voisin. Sur le terrain de foot, des cavaliers venus de Camargue, des Arlésiennes en habit, toute une manade cornue, avaient déployé leurs fastes. Nous avions fait le déplacement pour les voir. Et ce furent ces hommes à cheval aussi beaux que des héros de western qui, avant de commencer calvacades et jeux de passe, debout sur leurs étriers, chapeau à la main, entonnèrent le « chant sacré » :

Prouvençau, veici la Coupo
Que nous vèn di Catalan
A-de-rèng beguen en troupo
Lou vin pur de noste plant.
 [5]

Autour de moi (au dessus de moi, plutôt, car je n’étais encore pas très grand) des hommes, des femmes avaient repris le chant. Chant qui montait, pas d’autre manière de dire, qui s’élevait de tous ces corps réunis et qui, ayant atteint la hauteur nécessaire, leur revenait dans la puissance d’une vague compacte qui tout à la fois les soulevait et les faisait trembler, leur donnant l’impression qu’à leur tour ils allaient pouvoir atteindre les hauteurs conquises par le chant. Je frissonnais aussi. Mon corps qui vibrait à l’unisson de cette foule découvrait ce qu’il retrouverait plus tard au milieu d’autres foules lorsque montent ces chants qui agrègent les corps et les rendent capables de se jeter dans l’effusion fraternelle aussi bien que dans la furie guerrière. D’un couplet à l’autre, le chant évoquait le destin contrasté d’une langue et d’un peuple dont la foule qui chantait pouvait être aussi bien le dernier reste que l’espoir d’une renaissance dont elle aurait été le ferment.

D’un vièi pople fièr e libre
Sian bessai la finicioun...
D’uno raço que regreio
Sian bessai li proumié gréu
 [6]

Finicioun ? Proumié gréu ? Où était l’avenir ? Pour le peu que j’en comprenais, je ne mesurais pas l’enjeu de l’alternative. Je n’avais pas encore lu Le dernier des Mohicans.

chapitre précédent

chapitre suivant

Notes

[1] Saint Barthélémy c’est aujourd’hui ta fête / Et ta chapelle resplendit / Pour te chanter chacun se prépare...

[2] Ce n’était plus qu’une vieille masure / les troupeaux y venaient souvent / A travers les fissures/ On entendait gémir le vent.

[3] Notre foi n’a pas faibli / Chantons avec allégresse /Provençaux et catholiques

[4] La Provence te supplie / Dans son vieux et doux parler / La provence est catholique / Notre-Dame écoute-la !

[5] Provençaux voici la coupe / Qui nous vient des Catalans / L’un après l’autre buvons ensemble / Le vin pur de notre plant

[6] D’un vieux peuple fier et libre / Nous sommes peut-être la fin.... / D’une race qui regerme / Nous sommes peut-être les premiers rejets

© Michel Séonnet. | Contact        SPIP | squelette | | Suivre la vie du site RSS 2.0     Réalisé par Rature.net