Petits points cardinaux

Michel Séonnet

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Le hasard, la force de l’amour, plutôt, et le destin d’une vie qui y trouva son accomplissement, firent que des innombrables villes et quartiers dont l’Ile-de-France est nantie, ce fut sur la commune de Draveil qui m’accueillit, là que je vis toujours, à quelques centaines de mètres d’un hameau aujourd’hui rattaché à la commune, Champrosay, où, résistant vaillamment aux promoteurs grignotant le paysage alentour, près d’une chapelle devenue la "Petite paroisse" de l’un de ses romans, se trouve la grande maison dans laquelle Alphonse Daudet habitait lorsqu’il se voulait parisien sans pour autant subir la presse de la grande ville. Il y accueillit Nadar et les Goncourt. Y tint salon de littérature française. Mais il y écrivait aussi des lettres comme celle-ci :

Dins acò, moun Capoulié, te fau pas imagina que toun felibrihoun t’óublido, e d’abord pèr coumença, dous gros poutoun. Aro vaqui ço qui m’ameno [1] : Je fais un drame, L’Arlésienne, c’est un drame de passion tiré d’une de mes lettres du Moulin. Je n‘ai pas la prétention d’y peindre la Provence ce n’est guère l’affaire du théâtre... Pourtant si j’avais sous la main quelqu’usage du pays, pittoresque et point rebattu, je pourrais l’y faire entrer...

Cherchant à donner authenticité à ses provençaleries à destinations parisiennes, Daudet demandait aide et conseil à son vieil ami Frédéric Mistral.

Donne-moi, veux-tu ? quelques beaux noms de domaines et de gens. Mon drame est très sombre, un peu fatal. Je ne peux malheureusement mettre sur l’affiche le mot mas, sans quoi ce serait bien facile... Il me faudrait quelque chose comme La Mare au diable, un de ces noms qui indiquent que le drame est campagnard. Tu m’avais signalé le beau nom des Arlatan. Sur l’affiche, les Parisiens en voyant : Les Arlatan, liraient : les charlatans.

Si Daudet parlait provençal, si l’on peut penser qu’entre lui et Mistral c’était la langue coutumière de bien des conversations lorsqu’ils se visitaient en terre provençale soit à Maillane, chez Mistral, soit à Fonvieille, chez Daudet, Daudet n’était pas à l’aise pour écrire dans cette langue et au mieux ne s’y essayait que sur quelques lignes. S’il existe bien une édition en provençal des Lettres de mon Moulin, il s’agit d’une traduction. Et seules La cabro de moussu Seguin, et Lo miolo doù pape ont été traduites par Daudet lui-même. Une fois, pourtant, Daudet écrivit à Mistral une courte lettre entièrement en provençal. Il était à Paris. Dans le Paris assiégé de 1870. La lettre quitta la capitale en ballon.

Moun Capoulié, Te manda par lou balloun mountan uno grosso poutounado e me fai plesi de pousqué te le manda en lengo Prouvençalo ; coum’ acò siéu asseyera que lou barbaro, s’un cop lou balloun se toumbo dans li man, pourrai pas legi moun escrituro e publida ma lettro dins lou Mercuro de Souabe [2]

Le provençal était devenu pour Daudet une langue de contournement, de ruse. Une langue des marges. Jamais il n’aurait pensé en faire œuvre lui qui, finalement, étais si parisien. Il m’est d’ailleurs difficile d’imaginer les deux amis devisant en provençal sous les frondaisons du parc de Champrosay. Pourtant. Daudet y aimait pratiquer la lecture à voix haute. Et si dans une lettre il rappelle à son Capoulié qu’il y a dans le parc l’arbre de Mistral, celui contre lequel tu t’appuyais en nous chantant le lan laire de la Reine Jeanne c’est sans doute que Mistral y lut un jour ou l’autre quelques passages de ses dernières œuvres, et pour distraire ses amis entonnait ce chant de La Reino Jano, Tragèdi provençalo [3], chant de marin, chant des rameurs de la galère qui ramène la Reine Jeanne en ses terres de Provence :

Ieu ause liu siblet
Doù mestre d’equipage :
Adieur lou risoulet
Di fihi dou ribage !

Siblet o noun siblet,
Fasen coule se l’èro,
Lanliro, lanlèro,
E vogo la galèro !
 [4]

Au début du mois de décembre 1867, Daudet écrit à Mistral :

Comment vas-tu, mon Mistral ? Es-tu heureux ? Que fais tu ? Un mot, s’il te plait. Moi, je suis père ; c’est étonnant. J’ai fait matelasser toutes les portes de mon cabinet pour ne pas entendre le baby : bah ! Je l’entends tout de même, et ses petits cris me mordent les entrailles délicieusement.

A la lettre, est jointe le faire-part annonçant la naissance du petit Léon. Qui bien sûr va grandir. Qui va se frotter à tous ces gens de lettres qui viennent de Paris aux jours où Daudet tien ici salon. Mais le jeune Léon sera d’abord médecin. Et seulement après il se mettra en politique où il s’illustrera dans la polémique et l’antisémitisme le plus virulent. Est-ce dans cette maison de Champrosay que parmi les écrivains amis du père, Léon fit la connaissance d’Edouard Drumont ? En 1886, Daudet-père lui avait prêté de l’argent pour qu’il puisse publier son tristement célèbre pamphlet La France juive. Et quelques années plus tard l’affaire Dreyfus réunira père et fils dans une même violence antisémite. Léon a trouvé sa voie. Il suivra Drumont lorsque celui-ci créera la Fédération nationale antijuive. Personnalité importante de la vie littéraire parisienne, ce sera lui qui, en tant qu’exécuteur testamentaire d’Edmond de Goncourt,créera l’Académie qui porte son nom et à laquelle aussitôt il sera élu. Mais il n’en a pas oublié pour autant les visites faites à Mistral avec le père. Et c’est avec émotion qu’à l’occasion du centenaire de la naissance du fondateur du Félibrige, en 1930, il écoute son grand ami Charles Maurras, qu’il accompagne depuis près de trente ans dans les combats de l’Action française, « réciter pieusement, devant le monument sacré [5], l’invocation à l’âme de la Provence qui illumine tout le poème de Calendal » [6]

… Amo de moun païs,

Tu que dardaies, manifèsto,
e dins sa lengo e dins sa gesto ;
Quand li baroun picard, alemand, bourguignoun,
Sarravon Toulouso e Bèu-Caire,
Tu qu’empurères de tout caire
Contro li negri cavaucaire
Lis ome de Marsilho et li fieu d’Avignoun ;

Per la grandour di remenbranço
Tu que nous sauves l’esperanço ;
Tu que dins la jouinesso, e plus caud e plus bèu,
Mau-grat la mort e l’aclapaire,
Fais regreia lou sang di paire ;
Tu qu’inspirant li dous troubaire,
Fai pièi mistraleja la voues de Mirabèu ;

Car lis oundado seculari
E si tempesto e sis esglari
An bèu mescla li pople, escafa li coufin,
La terro maire, la Naturo,
Nourris toujour sa pourtaduro
Dou meme la : sa pousso duro
Toujour a l’oulivié dounara l’oli fin.... [7]

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Notes

[1] De tout ça, mon Capoulié, il ne faut pas que tu imagines que ton petit félibre t’oublie, et d’abord, pour commencer, deux grosses bises. Voici maintenant ce qui m’amène. (Mistral était le Capoulié du Félibrige, grade suprême du mouvement)

[2] Mon Capoulié... Je t’envoie par le ballon plein de baisers et ça me fait plaisir de pouvoir te l’envoyer en langue provençale ; comme ça je suis sûr que les barbares, si le ballon venait à tomber entre leurs mains, ne pourraient pas lire ce que j’écris et publier ma mettre dans le Mercure souabe.

[3] La Reine Jeanne, tragédie provençale

[4] J’entends, moi, le sifflet / du maître d’équipage / adieu le joli rire / des filles du rivage !/ Sifflet ou non sifflet / comme si ce l’était allons-y tout de même / lanlire, lanlère / et vogue la galère ! (Traduction de F. Mistral)

[5] Le tombeau de Mistral, à Maillane

[6] Léon Daudet, Souvenirs littéraires

[7] Âme de mon pays / Toi qui rayonnes, manifeste / dans son histoire et dans sa langue / Quand les barons picards, allemands, bourguignons / Pressaient Toulouse et Beaucaire / Toi qui enflammant de partout / Contre les noirs chevaucheurs / Les hommes de Marseille / Et les fils d’Avignon/ Par la grandeur des souvenirs / Toi qui nous sauves l’espérance / Toi qui, dans la jeunesse – et plus chaud et plus beau / Malgré la mort et le fossoyeur / Fais reverdir le sang des pères / Toi qui, inspirant les doux troubadours / Telle que le Mistral, fis ensuite retentir la voix de Mirabeau/ Car les houles des siècles / Et leurs tempêtes et leurs horreurs / en vain mêlent les peuples / Effacent les frontières / La terre maternelle, la Nature / Nourrit toujours ses fils / Du même lait ; sa dure mamelle /Toujours à l’olivier donnera l’huile fine.. (Traduction de Mistral)

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