Petits points cardinaux

Michel Séonnet

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Étions-nous condamnés (nous, provençaux de la marge, occitans des frontières) à devoir toujours chercher notre vérité sur des terres et dans une histoire qui n’étaient pas les nôtres ? Je n’avais peut-être fait que substituer à la lointaine Haute-Provence une Occitanie tout aussi lointaine puisque finalement languedocienne tant sur le plan de la culture, de l’histoire, que de la langue elle-même dont la graphie désormais orthodoxe – définie à Montpellier, à Toulouse – s’opposait à celle de Mistral. Sans compter que, "provençal", je ne l’étais qu’aux vacances ou dans les souvenirs de mes grands-parents.

Ma réalité quotidienne depuis le jour de ma naissance était de vivre à Nice, d’y avoir mes territoires, mes amis, et mes amours désormais. Les hautes terres d’Occitanie étant elles aussi bien loin, je fis donc effort pour me tourner vers l’est et devenir nissard. Effort, oui. Parce que, étrangement, alors que j’avais passé toute mon enfance dans le Vieux-Nice où les poissonnières de la place Saint-François faisaient claquer le parler niçois comme des voiles tendues aux vents d’une colère ou d’un humour jamais éteints, là où d’une fenêtre à l’autre de rues étroites, au dessus des têtes des passants, se tenaient dans cette langue des conversations qui semblaient d’un jour à l’autre ne jamais avoir été interrompues, cela avait néanmoins toujours été pour moi l’impression de traverser des territoires étrangers. Les lieux m’étaient familiers. J’en connaissais les rues, les passages secrets, les traverses, j’aurais pu y circuler quasiment les yeux fermés. Mais les gens ? Ceux dont le parler s’incrustait dans ces venelles jusqu’à faire corps avec elles, comme si à certaines heures, on eût pu entendre les murs le murmurer ? Ici aussi j’étais une forme d’étranger. Né ici, certes. Mais pas "d’ici". Ce que me fit comprendre plus tard avec rudesse un célèbre niçois aujourd’hui académicien avec qui j’espérais nouer quelque lien de « pays » à « pays » : "Séonnet ? C’est pas niçois, ça !". Et tant pis si sa famille, à lui, était d’origine piémontaise...

Mais on m’avait appris à mêler dans une même défiance nissard et piémontais, comme si le syndrome du Haut-provençal eût aussi habité les miens et qu’il leur fût évident qu’à force de glisser vers l’est la langue ne pût qu’en être peu à peu corrompue. "Notre" patois tenait en quelque sorte les marges de l’est, après, passé le Var, la vieille frontière de Provence et de France, c’était toute autre chose, et à vouloir le nommer c’était indubitablement du parler italien. D’ailleurs, celui qui, du temps de mon enfance, réjouissait tout Nice et le Comté d’un parler folklorique savoureux, n’était-il pas d’origine piémontaise ? Francis Gag, né Gagliolo, avait créé après la guerre le personnage de Tanta Vitourino. Commère en mitaines blanches, cabas au bras et fourrure de renard autour du cou, elle avait la langue bien pendue et n’hésitait pas à égratigner les mœurs locales, les manières politiques, et la manière qu’on avait à Paris de regarder notre exotique pays d’en bas. A la radio, dans les Festins des quartiers de Nice ou des villages de l’arrière-pays, Francis Gag était devenu une célébrité. En créant le groupe folklorique Nissa la bella, il avait développé aussi tout un travail de recherche de textes, de musiques, et œuvrait pour un renouveau de la culture nissarde. Une culture populaire. Populiste, parfois. Autant dire « vulgaire » dans l’esprit de mon grand-père avec qui j’avais appris à arpenter la vieille ville. N’était-ce pas là le destin des langues refusées qui, à force d’être repoussées des centres de décision et de culture, finissent par ne plus subsister que chez le petit peuple pour qui elles deviennet une forme d’auto-défense : cette langue dont personne ne veut ça au moins on ne viendra pas nous la prendre ! A l’époque, je n’avais pas conscience de ces choses-là. Ce que je savais, c’était qu’au delà du Vieux-Nice, le parler niçois faisait effectivement cause commune avec les survivances du parler piémontais. Le territoire de cette langue composite s’étendait sur le quartier du port, le quartier Saint-Roch, quartiers « rouges » s’il en est, ce qui était une autre raison de se tenir à distance. Tout cela sentait trop la populace. Parler comme des poissonnières, on disait. Ce qu’il ne fallait pas faire. Or les poissonnières étaient à peu près les seules que j’entendis parler nissard. Niçois, je l’étais par l’état civil. Mais nissard, on prit bien soin, dans la famille, que je ne le devinsse pas.

Si Nice avait eu naguère son Mistral en la personne de Joseph Rosalinde Rancher, immense poète dont je ne sus longtemps que le nom attribué à une rue, son grand poème « La Némaida » (1823) m’étant totalement inconnue, à cette époque de renaissance occitaniste, Nice eut aussi son Marti en la personne de Mauris. Ouvrier bijoutier le jour, chanteur la nuit, je l’avais découvert je ne sais plus comment dans une MJC ou une salle de fête, ou bien à l’occasion d’un meeting. En défense du Larzac, peut-être. Et j’avais entendu alors ses chansons les plus engagées qui cherchaient à retrouver sur le territoire et dans l’histoire du Comté de Nice des références, des luttes, pouvant faire écho à celles que chantait Marti. Les paisans dau Var qui tentaient de résister à la pression immobilière répondait aux viticulteurs languedociens, à ceux du Larzac aussi, et comme eux ils scandaient :

Gardarem la nostra terra
Gardarem la comba de Var.
 [1]

Mauris avait même exhumé l’histoire des Barbets, paysans de l’arrière-pays qui, au nom de la défense de la terre, de la défense de la langue, avaient fait face aux armées républicaines, et à les voir tot drech sur la tiu cuola [2], c’était comme l’ombre portée des Cathares d’un bord à l’autre de l’Occitanie.

Plus que cela me touchaient pourtant chez Mauris des chansons qui auraient pu être écrites dans n’importe quelle langue. Elles parcouraient simplement les rêves et les douleurs de jeunes gens de ce début des années 70. Les amours. La mélancolie. La difficile envie de vivre. Il en est une que je sais encore presque par cœur et dans laquelle j’ai toujours entendu cette bataille, concrète à Nice, entre le désespoir qui s’installe et la mer de toutes les attentes.

Cala la plueia
pareisse que darrier lo barri
li es encar la mara
cala la plueia
cala sus la nosta vida
e lu somis maravilhos.
Mas ieu, enfant pichonet
voli viure, voli viure
Mas ieu, enfant pichonet
voli estar drech
voli estar drech [3]

Longtemps je me suis vu cet enfant pichonet, dans son désir toujours jeté à terre toujours reconduit d’estar drech, estar drech. A la dernière strophe, la pluie tombait sur la tristesse d’un amour en allé. Si bien que lorsque je faisais tourner le disque dans mon exil du nord, c’était bien moins les appels à combat ou le souvenir d’une terre quittée qui soulevaient l’émotion, que la douleur, moi aussi, de celle qui m’avait quitté.

Cala la plueia
pichona ti sias enanda
sensa ren dire
Cala la plueia
Cala sus lo mieu morre
solet sola la pluiea. [4]

Et il pleuvait beaucoup à Lyon.

Mauris n’écrivait pas les textes de ses chansons. Il mettait en musique des poèmes d’Alain Pelhon (dont ce Cala la plueia, que j’aimais tant) et de Joan-Luc Sauvaigo (dont le Compendi m’arrêterait tant d’années parès, à Mouans Sartoux, sur le stand des Editions Jorn). A l’époque, je ne connaissais d’eux que les textes dont Mauris s’était saisi. A des années lumière de quelque nostalgie mistralienne, ils écrivaient dans la douleur d’un monde fragile que les emportements militants, aubes prochaines, grands soirs, traversaient comme de lumineuses comètes sans pouvoir pour autant s’y arrêter. Lorsque Sauvaigo écrivait Proscrich mon fraire [5], il y avait là tout le lyrisme hugolien d’un deman où les

peiras dei presons
denemebran que son
estadis lu barris
dont ientra pas lo lume [6]

Mais ce deman était scandé d’un besai, besai [7] qui y creusait sinon les trous du doute du moins quelque chose d’un écart. Oui le rêve était là, le rêve était sûr – mais le réel était si dur !

Calria que vos diguessi... [8] écrivait Pelhon comme en écho. Et là où on aurait pu attendre un enseignement à la Marti – il faudrait que je vous dise l’histoire perdue de ce pays, sa langue engloutie, son paysage dévasté - c’était un païs batetjat de sudor, [9] c’était l’inquiète déchirure d’une nuit où, bien loin d’être ces lumineuses présences qui, chez Mistral, palissaient à la vue de Magali,

lei estelas espaventadi
s’escapan en faguent de lum
sus l’esquina gibosa del temps. [10]

Le disque où figurait ces chansons s’intitulait Viure drech [11]. Deux grandes photos occupaient les pages intérieures. Sur l’une on voyait les gigantesques Marina de Cagnes-sur-mer, ce « geste » d’architecte, comme on s’obstine à dire, qui cherchait à mimer le mouvement de la vague mais qui représentait alors tout ce que nous détestions, cette manière d’envahir le paysage, de mettre la mer à monopole de ceux qui tenaient bateaux et appartements de standings, de la prendre en possession jusque dans l’image donnée au bâtir. En vis-à-vis, sur la pochette du disque, c’était la photo d’un bidonville, coulée de masures entre des haies d’arbrisseaux, toutes les matières, bois, pierres, plastiques, et cet amoncellement sur les toits de tout ce qui peut peser (pour que ça ne s’envole pas), de tout ce qui peut protéger (pour que ça ne prenne pas l’eau). Le face à face était évident. C’était là que logeaient (si l’on pouvait ainsi dire) les bâtisseurs de Marina. Leur vie c’était ça, lorsque, après avoir traversé cette mer que l’on croyait commune, après avoir trimé tout le jour pour bâtir les belles demeures, ils essayaient malgré tout de trouver un peu de repos et de joie. Ce bidonville je le connaissais bien. J’y allais avec d’autres donner des cours d’alphabétisation aux migrants bâtisseurs de ville. J’aimais par dessus tout chez Mauris qu’ainsi soient réunis dans la modestie d’un disque la défense d’une langue, le dit des amours perdus, des blessures, les désespoirs aussi, et la fragile solidarité que nous tentions de vivre et qui nous paraissait être tout l’or du monde.

Me reste une lettre en nissard d’une amitié qui fut une des plus fortes que j’aie jamais connue. Nous nous connaissions depuis la sortie de l’enfance. Nous avions fait même chemin du scoutisme au militantisme. Des cathos aux maos. Les deux un temps mêlés lorsque, soutenant activement une grève de la faim de travailleurs immigrés revendiquant des conditions de logement enfin dignes, mon ami était allé chercher dans notre local scout tout un stock de bâtons ferrés destinés habituellement aux constructions de campements, là : pour organiser la défense de l’église occupée. Lorsque la police, par surprise, finit par investir le lieu, le commissaire fut bien étonné de découvrir la présence pas très catholique de toutes ces « armes par destination ». Seul nous différenciait vraiment qu’il était mécanicien alors que moi j’étais étudiant. Qu’il était nissard, alors que je ne l’étais pas. Je le savais depuis l’enfance, ne serait-ce qu’à la manière qu’avait sa grand-mère de faire les raviolis. J’en pris conscience avec malgré tout un certain déplaisir lorsque, plongés ensemble dans ce renouveau nissard de chansons et de militance il s’avéra qu’il parlait la langue sans difficultés, moi pas. Il partit faire son service militaire chez les chasseurs alpins. Moi, j’étais sursitaire, j’étais déjà à Lyon où je continuais mes études. Nous nous écrivions. Souvent il le faisait en nissard. Ti saludi, pitchin gar [12] Dont cette lettre où il me parle de ses amours, cuchate nus come dau vers dins lou liech [13], il me dit qu’il prend des cours du soir per n’en saber plau [14], il dit que l’ativita revolucionnara va ben, aven fach doui « tracts » [15], c’était l’époque des comités de soldats, il m’enjoint, si je lui écris, de ne pas utiliser lu mot revolucion et tot aco [16], et comme il est à la recherche d’un article sur ces comités de soldat parus dans le journal Libération, il me demande, si je le trouve, de lui écrire simplement qu’ai viste Jan [17].

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Notes

[1] Nous garderons notre terre / Nous garderons la plaine du Var.

[2] Debout sur ta colline

[3] Tombe la pluie / il paraît que derrière le mur / il y a encore la mer / tombe la pluie / tombe sur notre vie / et les rêves merveilleux / Mais moi tout petit enfant / je veux vivre, je veux vivre / mais moi, tout petit enfant / je veux rester debout.

[4] Tombe la pluie / petite tu es partie / sans rien dire / tombe la pluie / tombe sur mon visage / seul sous la pluie.

[5] Proscrit mon frère

[6] les pierres des prisons / oublieront qu’elles ont été / les murs où n’entrent pas la lumière

[7] Peut-être, peut-être

[8] Il faudrait que je vous dise

[9] pays baptisé de sueur

[10] les étoiles épouvantées / s’enfuient dans une trainée de lumière / sur le dos vouté du temps

[11] Vivre debout

[12] Je te salue, mon petit rat (c’est un terme affectueux très courant)

[13] couchés nus comme des vers dans le lit

[14] pour en savoir plus

[15] l’activité révolutionnaire va bien, on a tiré deux tracts

[16] le mot révolution et toutes ces choses

[17] j’ai vu Jean

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